a N : eBook Les Cahiers de M@gm@ a Revue Internationale en Sciences Humaines et Sociales en accès libre et gratuit ISBN 978-88-947742-1-4
Une vie en lumières Naissance et complétudes
BERNARD TROUDE
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© 2024 Collection : Les Cahiers de M@gm(@ Projet éditorial : Observatoire des Processus de Comunication
Direction scientifique : Orazio Maria Valastro
Une vie en lumières : naissance et complétudes Bernard Troude eBook n.2 2024
Sous la direction de Orazio Maria Valastro
eBook au format ePub Pdf Édition non commerciale En accès libre
ISBN 978-88-047742-1-4
En couverture : autoportrait de Bernard Troude.
Cette œuvre est diffusée sous licence internationale Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 DEED Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de
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Revue Internationale en Sciences Humaines et Sociales
Une vie en lumières Naissance et complétudes
BERNARD TROUDE
À Annie, mon épouse
Index
Une vie en lumières : naissance et complétudes Bernard Troude
Rêves d’ailleurs, terrestres et esprits
Rêves et détails
Devinez pourquoi j’aime cuisiner ?
Il est seulement important de savoir donner
Personne n’a vu venir le moment du désastre
Passons à d’autres temps
Quels impacts a eu maman sur ma vie de fils ?
Comprendre le pourquoi écrire à moi-même en y mêlant tout ou presque tout Se raconter
C'était de l’argent ‘‘content””… Et pas “comptant” !
1964 en août, c’est alors une apparition d’un effet monumental La météorologie de mes vies change
J'ai eu la chance de rencontrer l’être de mes rêves
Comment oser affirmer son projet face au monde ? Sincèrement, tous vous savez déjà tout cela et je le sais moi aussi Des aides efficaces présentes
D'après vous lecteur, à quoi cela tient-il ?
Rappel à mon corps
Fin, la fin plus
Est-ce une significative raison de vivre, vivre simplement ?
Autres fictions
Une vie en lumières : naissance et complétudes
UNE VIE EN LUMIÈRES : NAISSANCE ET COMPLÉTUDES
«Ainsi jamais les êtres ne cesseront de s’engendrer les uns les autres ; la vie n’est la propriété de personne, tous n’en ont que l’usufruit. »! (Lucrèce)
Charles-Marie a de la chance....? Il a toujours su et cru que son étoile est bonne pour ses devenirs et en a émis cette généralité. Dès les premiers instants d’une période de vie commencée, assurément, il ne s’en rend pas compte estimant — et là avec des mots d’adulte — que ce privilège est dû, justifié par ses qualités, ou bien, il se persuade que tous les enfants côtoyés sont aussi enchantés que lui-même ne connaissant pas le profit immédiat à tirer. Moi, ce Charles-Marie, avec une enfance choyée, je suis devenu ce que j’ai voulu.
Ayant toujours recherché ma liberté et à raconter mille histoires, dont celles de ma spiritualité et des croyances, de mes peurs et tout ce que j’ai pu trouver afin de les apaiser devant la ligne d’horizon, possi- blement la plus plate et la plus lointaine. Sûrement, rien ne sera exprimé dans l’ordre d’une éphéméride. Il y a quelque temps, par connaissance en université, Je me suis agrippé à une communauté d’expression socio- logique tout en interprétant les idées avec des références philosophiques et ce fut la découverte d’une région inconnue, la Sicile.
Ce qui est à lire, ici, c’est l’énoncé aléatoire d’une liste de choses, d’objets, de sujets qui arrivent en écriture libre — telle que je la pra- tique depuis longtemps en dessin — et qui fournissent un contour d’ac-
1 Lucrèce, La Nature des choses : De rerum Natura.
2 Le prénom, Charles-Marie, est le second et troisième prénom : Bernard Charles-Marie Troude. Et cela depuis sept générations connues plus les deux dernières après moi.
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Bernard Troude
tions directes avec des personnes fixées à ces dites actions, exposant la découverte des idées personnelles et leur périphérie particulière. Vrai- ment, une justification de l’existence bien remplie et en liberté de choix, quelque chose à exprimer, converser, dialoguer. Un choix pris très tôt pour mode de vie et transmis pendant les moments de création pure : « Ne jamais copier, toujours créer. » Charles-Marie, ici en question, s’exerce très tôt aux relations sociales, constate l’apport de ce fabuleux stimulant de la mémoire que sont toutes relations sociales. Rencontrer les autres — amis, famille, relations... — discuter, échanger avec eux au sujet d’un livre et de l’idée du document, d’un film et la façon de voir les images, d’une exposition de tel ou tel artiste, je n’ai pas souvent cherché quel est le meilleur exercice pour mon cerveau. Au fil de mon esprit pour ces souvenirs, des détails de ce que j’ai vu, reconnu par les objets présents, reviennent alors à la connaissance, cette affirmation que je fais appel à ma mémoire réactiver avec les images, les sons, les voix. Et puis, tous ces contacts avec les autres permettent toujours d’apprendre des faits nouveaux par rapport aux faits connus, d’informer sur les situations à recréer, de faire mieux comprendre certaines dis- positions soi-disant oubliées, donc de continuer à être réceptif tout en étant ouvert à tous les mondes contemporains, ce monde international qui nous entoure.
Il est amené à s’expliquer sur ce processus, comparaison au fait de fournir une interprétation sur celui d’une liste des affirmations, des té- moignages, manifestations et attestations : par exemple, j'écris « au- tostop » et j’ai à me souvenir des voyages personnels, suivi soudain de cette idée que je dois aller chercher mes images photographiées dans ma mémoire et dans mes carnets. Avec un autre antécédent, j’écris « pavil- lon » et j’ai à me concentrer sur mes années 1969/1972, années après un passage vécu 7 années à Paris vers celui qui sera une base familiale fondamentale en banlieue parisienne pendant 35 années. Cela me fait arriver au souvenir du vécu en pleine lumière. Plus sérieusement, j’en- visage de défendre ce modèle d’expression — ce que je fais avec mon seul « souhait » — qui est le fait d’énumérer une raison pour en faire ap- paraître d’autres, dont les images de ma petite enfance, expression d’un temps pas comme en la coutume racontée. Dresser mon répertoire des choses vues, des idées entreprises, des comportements en persistance va également m'aider à trouver ce point central pour l’histoire personnelle en cinq minutes : être né, être aimé, avoir vécu libre, aimé et obtenir ma liberté de vivre. Par exemple, il me faut commencer par l’énumé-
3 Francesca Cartier-Brickell, Les Cartier, (2019, Ballantines Books, N.Y.) Paris, 5 Continents Editions, Les Arènes, 2022, Citation en en-tête du récit familial.
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ration de tous les défis auxquels je suis confronté depuis un diagnostic peu courant, et dans cet espace : j’ai à découvrir un « souhait » qui se démarque comme étant le plus pertinent pour un embarras ou celui qui soutient le plus efficacement mon « souhait ». Avec d’autres exemples d’éléments que j’ai à énumérer, j'ai à définir, lire et prendre connais- sance des éléments faisant une prédestination finalement pas ordinaire et pour commencer : les plus grandes surprises agréables seront celles venues des nouvelles relations et celles désagréables vécues pendant mes désarrois dont les dislocations des “amitiés” avec les prises de po- sition rédhibitoires de certains. Puis, ce que les communautés m'ont fait comprendre le plus couramment lorsque je leur parle d’un diagnostic social.
Ce sont mes pouvoirs d’adaptation au ‘cinéma ambiant” des per- sonnes serviles, contraintes et soumises par l’argent. Elles se reconnaî- tront, si jamais ce texte parvient à leurs yeux ! Et encore, les questions des amis les plus proches et la famille ont concerné les éventuels dégâts et les éventuelles réussites à venir sans leurs aides. Puis, ce que mes entourages ont fait de plus utile sera leur acceptation dans des directions choisies librement pour m’amener à des recherches vers des niveaux insoupçonnés et donc me permettant de côtoyer des personnes admi- rables. Admirables au vrai sens de ce terme ! Aucune intervention vi- sible pour mes santés physiques et mentales. Est-ce que je peux affirmer avoir laissé d’autres membres — famille, amis, collaborateurs ou collè- gues — entrer dans ma bulle créative ? Non, pour sûr. Je n’ai jamais eu l'impression de travailler, même en usine, mais de vivre pleinement des moments uniques avec moi et mon autre personne. Au fil des pages, il y a bien d’autres rencontres et de belles rencontres qui effacent les mau- vaises conjonctions. Pourtant, beaucoup de ressentiment ! Ce seront les répercussions sur nos sorts communs avec des mesures, des actions et des inactions qui étaient quelquefois catastrophiques, mais finalement favoriseront un abaissement du niveau social qui nous ont amené vers un bonheur libre. Etc.
Probablement, en listant ces spécialités, je constate que mes écrits ont beaucoup plus à dire au sujet de détails inconnus, portés à la connais- sance, davantage que d’autres sujets plus génériques. J’ose m’exprimer en vous affirmant : laissez-vous guider par les dires même sans objectif calendaire ou d’importance mesurée. Charles-Marie dit souvent : je suis joyeux et surtout assez têtu et si cela ne se fait pas tout de suite, j’ai le pouvoir d’un pas de retour en arrière. Il n’y a pas une journée qui ne démarre sans qu’il y ait un point de vue général avec les principaux sujets du moment. J’aime ces temps d’échanges, même très courts, qui
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Bernard Troude
permettent de prendre le pouls de l’ensemble prévisible de la journée et de connaître — pour le préparer — le point culminant à cette date précise.
Rêves d’ailleurs, terrestres et esprits
J’ai besoin très tôt depuis l’intérieur de mon cerveau de ce ressenti vers l’autre et vers l’autre dans la Nature. J’ai besoin de cette connexion à quelque chose de plus grand que moi qui me bouleverse et apporte des émotions. Très vite, je rêve d’ailleurs et dans ce texte sera expliqué que je pars très loin. Quand mon regard se porte sur la mer, la campagne, mes rêves reviennent rapidement en ville, grandes villes. Mais s’enfer- mer ou me brider, pas question. Mes parents ont leurs manques et leurs blessures et, en fait, aucun de nous n’en a eu à en souffrir. Cette liberté, je l’ai toujours revendiquée depuis l’école maternelle — oui, vous lisez bien — le primaire, le secondaire et le supérieur. À ceci près, j’ai toujours admiré et reçu l’éducation et les analyses de tous les adultes comme un bienfait.
Mes premières armes sont mes gestes et mes temps libres occupés sans autorité observée sinon la politesse envers le majeur responsable, don- ner de mon temps à la personne en difficulté d’existence. Des détails sont en prose très libre dans ce texte. J’ai, moi Charles-Marie, encore jeune garçon, toujours compris que la destination n’est pas l’importance du sujet, mais le chemin lui-même partagé pour y arriver. Il s’agit du chemin intellectuel, du chemin spirituel, du chemin de vie visible. Mes intuitions, au début non évidentes, m’ont dirigé à chaque réussite ou chacun des échecs vers plus de conscience, fait aborder le sens de mon existence en famille, en communauté partagée.
Voilà ce que Charles-Marie, moi connu, veut faire deviner avec cet écrit. Je dois dire que mes libertés m'ont fait choisir mes horizons en mes miroirs personnels où se rassemblent les personnes que j’ai l’in- tention de vouloir ressembler. Par exemple, quand l’humain devant moi porte un nom que je raccorde toujours à un objet et l’humain chasseur que je suis cueilleur de ces rapports avec autrui, ces rapports avec l’invi- sible me sentant libre d’être lié aux esprits de la Nature ; esprits avancés pendant les discussions avec mon grand-père forestier puis agriculteur collectionneur de volatiles impériaux tels que le faisan au plumage tout blanc et à crête rouge vermillon.. Faisan dit “impérial” ?
Ces quelques données me montrent qu’il existe, à côté des entende- ments, exemple d’ordinateur d’une complexité sans modèle, inconnu au temps de mes premiers pas d’adulte, un véritable lieu corporel qui va
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modifier sans cesse et dans toutes les directions de structure les fonc- tionnements des premiers instants de compréhension. C’est donc sur cette dualité, que j’ai comprise, que se fondent mes approches de l’in- dividu que je suis passionné : à prôner un cerveau sans esprit, on finit toujours par obtenir un esprit sans corps.
Par contre, avant d’aborder cet élément de pensée autonome, récon- cilié avec les humeurs de mon corps, je dois régler les comptes à un certain nombre de machinismes isolés. Question : pourquoi les humeurs adjointes aux douleurs ou encore à un état amoureux transforment-elles non seulement nos manières de procéder, mais aussi nos comportements afin de raisonner ? Aucune arrogance aux fins d’explication, il me faut simplifier sans escamoter la forme complexe, en tentant de dépasser l’anecdotique par l’anecdote elle-même, sans s’abaisser au niveau du profane, mais en poussant l’adaptation par le paradoxe des situations dénoncées. Y aurait-il à cet instant une provocation ? Dans ce qui suit, Charles-Marie donne des exemples de modèles vivants, simples ou sim- plifiés qui vont illustrer les merveilles du réseau agité en soulignant les avantages et les dangers de ses amitiés et rencontres incalculables en continu.
De ces instants en commun commencent des démarrages consistants en un vagabondage des esprits mutuels parmi les dires de l’histoire fa- miliale. Cela signifie qu'aucun besoin n’apparaît afin de commencer par un début de quoi que ce soit ou une fin en quelques façons. Les lieux géographiques sont évoqués depuis le Tonkin et ses hauts pla- teaux, le Mékong rive droite et rive gauche, la Cochinchine et la Corse, les Charentes — Angoulême et Cognac et Soyaux et La couronne — tout autant que des pensées et des actions fugitives ou essentielles. Comme les arrivées successives de 1946 à 1950 signifiant les réinsertions dans ces paysages en campagne ou en ville... Angoulême ou Paris et sa ré- gion. Charles-Marie par ces écrits envoyés sur carte postale, pratique- ment que des cathédrales en France, fait garder dans les esprits l’histoire familiale, son histoire avec les approches amicales, les rencontres de communautés différentes et les envergures désirées comprenant les li- bertés pour les fatalités à venir. De la région parisienne, terrains de mes amours, mes envies de m'’établir restent entières. Je garde toujours à l’esprit qu’un jour cette histoire écrite servira avec un décideur au-delà des parentalités. En l’instant précis, le texte est pour moi-même aller vers un assemblage d’objet et date et personnes ou action ayant fait ap- paraître un contact humain puis un objet, en tout cas des dates précises gardées en mémoire. Je suis dans mes univers, celui de voir dans un monde qui bouge !
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Charles-Marie, grâce à ses entourages écoutés qui lui transmettent une curiosité intellectuelle dès l’âge de 11 ans, rencontre les auteurs grecs anciens, les auteurs pas idéalement édités pour un jeune garçon comme Céline et Pierre Louÿs, les philosophes des lumières, et les dé- couvreurs techniques de toutes sciences et de tous les arts jusqu’au très basique mais intéressant hebdomadaire “Système D”, une trouvaille infernale pour la jonction mains/cerveau d’invention. L’engouement de Charles-Marie, ce Moi-même, et avec lui des “chercheurs” pour les images-miroir depuis les années 1950 dont il ne voit aucune solution réelle“, a suscité de nombreuses questions, grisées par la tentation de faire et du savoir-faire. Cette approche grisante, souvent incomprise par la relation faire et âge de faire, donne un rôle central à toutes les actions et à tous les comportements sociaux qui commencent à gêner. C’est un concept simple afin d’expliquer des comportements sociaux qu’il faut bien développer malgré les âges, comportements complexes aper- çus sur le bateau de rapatriement d’Indochine Française vers la France. Ce sont des situations qui poussent Charles-Marie, au-delà de la res- ponsabilité parentale principale, vers des situations de compréhension des émotions et des amours identifiées, d’un autisme prudent sur des sujets variables, amenant des addictions passagères hors des hystéries collectives. Charles-Marie se présente aux autres — copains, copines, jeunes adultes ou majeurs actifs — en compréhension directe de leurs esprits non seulement pour un raisonnement conceptuel, mais encore pour une imitation qui, elle, peut être comprise et admise comme une action effective ou une copie d’une action vue en cours de mise en situa- tion. Est-ce concevable pour l’ensemble d’une jeunesse intégrée dans les âges exprimés en chiffre ?
Me sentir en balade ou me revoir en émotions précises puis faire ces retours en essayant de vérifier par mes souvenirs tous les détails où chaque objet se détermine par un nom de personne, cette opportunité a été aboutie après une longue conversation avec moi-même. Afin de recréer les images d’un futur destin, nouvelles intentions exposées de son sort, moi Charles-Marie, va s’attarder dans un premier temps à cette “pré-vie” qui amène à la conception de la représentation recherchée. De ce fait, je n’ai à proposer aucune précision réelle pour un calendrier de moments successifs. Cet épisode a pour but premier de me permettre la fixation de ce à quoi je tiens, ce que j’ai voulu devenir en observant
4 Ces termes, vous en conviendrez, sont des éléments verbaux datant de notre période contemporaine. Il est évident que ce Bernard en question n’est pas ins- truit et informé de ces termes dans leur réalité scientifique. Il est plus commode à la compréhension générale de les citer de cette façon.
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les détails de souvenances afin de pouvoir assigner et grouper périodes et âges, intervalles d’attentions et les réalisations en temps, en produits et en contacts humains indispensables ; toutefois avant tout cela, une fois posé ce cadre authentique et passionnant, je vais traiter à partir d’étroites relations humaines, ce qui s’est effectué en me remémorant. Se recentrer sur la construction de ce qui va constituer une vie, me dis- tinguer et me faire apprécier avec mon histoire personnelle ajoutée à la production réelle de quelque chose de visible. L'écriture personnelle est dans cet ordre des choses : si je suis compris et que les entendants sont heureux, c’est que mon activité, pour mes projets et mes réalisations et mes devenirs en réalisation, est bien accomplie et que Charles-Marie sait accompagner sur le chemin de ses indépendances. Charles-Marie et Moi, une seule et même personne, sauf que par moments réflexion et action ne sont pas au diapason des agissements.
Regardez ces deux inconnus qui dégustent en sirotant, corps incli- nés, verre à hauteur de leurs yeux qui baignent dans le liquide. Imagi- nez les images du visible et des invisibles. Le monde cerné d’Eros et de Bacchus gambadent entre les corps constitués pour ces moments de bonheur, quelques gestes donnés en pâtures aux amitiés et aux hostili- tés ? Fastidieuses imminences, accordez-moi un instant les plaisirs de mes âmes.
J’ai cette idée contemporaine qu’à ces moments de ce temps d’ado- lescence, je me suis échappé de la forme “enfant-roi”, “tyrannique” — j'ai eu quelques amis dans ces cas — laissant libre cours l’atteinte à mes libertés acquises même si, maintenant, il peut être démontré une forme d’imprudence parentale. Ce qui n’a jamais été le cas ! Nous avons eu une qualité d’écoute, dite exceptionnelle par nos amis et leurs parents, des intuitions éducatives décisives sur nos places, à nous les fils, nos langages, nos désirs qui ont bâti un monde commun avec des chemins de pensées en s’appuyant sur un bricolage intellectuel de base “mai- son” apportant un souci des choses, un soin du vivant, l’humilité des solidarités en intégrant pour ma part — toute personnelle — une logique du futur ingénieur complété par une philosophie de l’ordinaire par ces petits gestes d’une économie subversive tout en étant d’un dilettantisme éclairé.
Ce retour donne l’occasion d’apprivoiser les a priori de cette forme d’apparaître, puis de procurer une autre lecture du percevoir où se si- tue la réelle instruction en de très nombreux domaines. Lorsque l’an- nonce de tous les essentiels et les réfléchis de cette histoire personnelle avec ma famille — parents, frères, grands-parents puis femme, enfant
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et beaux-parents — une réaction spécifique vient en mon entier person- nage. Une évidence apparaît sans forfanterie aucune : j’ai un potentiel émotionnel assez unique chez les garçons ! Pourquoi et comment ce récit, alors que des quantités incommensurables de personnes ont eu ou auront à vivre les mêmes choses de par le monde. Déjà, leur nais- sance, qui, comme toutes et tous, sera une conformité presque animale. Je le vis comme cela. Ceci étant, pas forcément avec l’enthousiasme, les énergies et surtout les moments singuliers qui sont une forme de temporisation de mes devenirs. Cette expérience souhaitée de remise en contexte au sens de nouvelle ordonnance ou composition de vie ou- verte, je me la suis imposée dans ma pratique afin de solliciter la remise en question d’un passé multiple, mais exprimé au goût du jour. Je fais ici un rappel de ce qu’a pu écrire Lucrèce dans son poème.
Quand nous révélons notre âge, une omission se fait toujours pour les neuf mois — environ et plus ou moins — de notre destin intra-uté- rin. Pourtant, l’action que je répète souvent est que notre expérience débute pendant cette période, période fondamentale dans la compré- hension de tous les comportements humains. Mes comportements, je le dis et le redis, sont issus de ces moments privilégiés fondamentaux quand le nouvel humain découvre, avec les sensibilités perçues dans ce lieu magique qu’est le ventre de la mère, ce que risque d’être sa vie au grand jour de sa naissance. Le cas précis est aussi ailleurs confirmé par la jalousie d’une naissance en second, jamais finalement tolérée, même sans l’avoir dénoncée, mais fait éclater le jour du décès maternel. Soixante-dix années de silences et de systèmes cachés, septante pour les nouveaux étrangers au groupe familial.
Des temps en communauté quelconque — collaborateur, patronale, syndicale, religieuse, amicale — me font percevoir une terreur : celle où trop de personnes ne se réveillent seulement que peu de temps avant la fin de périodes difficiles, en finance ou en psychologie ou les deux mêlés. Ce qui ne va leur laisser guère d’instant afin de déployer une excitation stable et il se peut productive en courant au pire après un ré- sultat financier destructeur. Ces moments s’accompagnent, de temps en temps, d’une seconde terreur, plus profonde, ayant ses racines en mes sentiments jugés irréversibles, voire irrationnels, se développant en plu- sieurs formes, dont les formes d’immigration pour cause de contrôles. En définitive, n’ayant eu ou subi aucune de ces formes, être face à des personnes qui viennent à moi ou que je désire rencontrer ne m’impres- sionne pas : savoir quoi dire ou savoir entamer ou terminer une conver- sation m’est venu imstinctivement. Ce n’est pas la position de l’humain qui m'intéresse, mais l’humain lui-même. Me mettre à la hauteur de
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l'interlocuteur n’est et n’a jamais été un problème. Ce qui sera expliqué plus tard dans ces récits. Je n’ai jamais ressenti le pouvoir d’être en échec ou d’affronter un échec jusqu’à l’effondrement de ce jour du 9 juin 1987. Passer l’étonnement, je suis tellement désemparé par cette perspective d’avoir tout perdu que Charles-Marie propose très vite une possible porte d’échappatoire et proposition est faite pour changer de lieu — partir loin — pour changer de cap — dont celui de se risquer en une forme de restauration haut de gamme chez nous — ou continuer dans un vrai partage au jour le jour dans nos libertés atteintes. Au lieu d’une joie visible et d’être ému par cette preuve d’un amour en continu que nous nous offrons, un haussement d’épaule a suffi pour tout contenir et bloquer.
Le désarroi durera quinze années. Rêves et détails
« L'âge n'est qu'une question de chiffre, une immatérialité… » (Bernard Troude)
Depuis la Préhistoire, l’être humain produit des images pour son his- toire personnelle. Dans l’histoire ancienne déjà, le besoin de circons- crire les actions ou non-actions en les ornant d’un contour romanesque se veut explicatif et presque ornemental — dessins dans les grottes — et se présente sous la forme tantôt d’une simple ligne de démarcation concer- nant une personne au milieu d’une communauté, tantôt d’un groupe for- mant bande communautaire qui se veut sonore par les mots ajustés lus et souvent complémentés d’agressivité. Il suffit pour s’en rendre compte d’observer les “écrits de fiction” qui peuvent remonter au troisième millénaire avant J.-C., dont certains éléments (bas-reliefs de l’ Ancien Empire égyptien) comme les fresques des tombeaux enterrés ou tom- beaux de prestiges des royautés ou encore les céramiques peintes de la Grèce antique.
Bien des siècles plus tard, en Europe ce goût des romans exploite la filière vie complexe ou vie passionnée notamment pour les explications qui se veulent sociales comme avec les techniques des tapisseries mé- diévales suivies des écrits des auteurs emblématiques, du roman ou de la philosophie ou de la recherche dite scientifique. C’est dire combien un encadrement symbolique peut rendre riche une longue histoire, même si l’histoire peut paraître en sa banalité une coutume. Les écrivains du XIXème et XXème s’en sont donné à cœur-joie. Avec cette expression, Cœur-joie, vient immédiatement l’idée du souvenir de la participation à
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cette chorale du même nom à Villeneuve pendant six années, mes repos et mes changements du vendredi soir en remplacement du scoutisme que j’ai dû quitter pour raison de calendrier d’emploi du temps.
Une bordure extrapolée des faits autour d’un moment raconté et le cadre virtuel en trois dimensions qui est peut-être accroché au mur vir- tuel devant lequel vous vous trouvez au moment où vous lisez ces lignes ont au moins ceci en commun qu’elle isole l’espace figuré par l’image ainsi délimitée et sert de transition entre celle-ci et l’environnement où elle trouve son évolution. Les mémoires dont je me sers et dont je suis très certainement favorisé me font revenir à des faits réels qui n’ont ja- mais été évoqués depuis leur action dans le temps. Par exemple simple : il me souvient des temps passés dans les transports en commun pour aller de chez moi au lycée, j’ai 10 ans et avec mes copains, nous prenons le train avec 4 stations parfois en direct — Villeneuve-le-Roi/Savigny sur orge — parfois avec un changement, nous entrons en 6°"... Il ne me vient pas du tout à l’esprit que nous ayons eu de l’anxiété parce que nous changions de principe d’études et de fonctionnement. Ce sont là des hypothèses anxiogènes de la part des parents actuels transposant leurs angoisses à leurs enfants.
D’autres moments pour la suite de mes études : aller tous les jours aux Arts Appliqués à Paris, quartier du Temple, j’ai 14/15 ans... Une heure, voire une heure et demie le matin avec les employés/ouvriers de la banlieue. La porte de l’établissement se ferme à 07h50 car l’obliga- tion est d’être en salle de cours à 08h00 précise. Nous avons les mêmes heures que les travailleurs et tous les jeudis et vendredis, jours d’atelier, c’est jour complet huit heures jusqu’à dix-huit heures. Lors de ces temps de transports, des connaissances épisodiques et journalières sont deve- nues des amitiés ; la même chose pour bon nombre des passagers. Une découverte sur l’habitude réelle pour ne pas être déboussolé : prendre le même wagon et les mêmes places assises ou debout (très souvent) avec les mêmes personnes aux mêmes endroits. Je n’ai pas, en ces mo- ments du matin et du soir, à cette époque de mon adversité, abordée sur le sujet religieux qui me hantait. Me souvenant de cette invitation parentale avec l’aumônier, que je vais apprécier pendant longtemps, de notre équipe de louveteaux quand pendant le repas, nous étions en juin presque aux vacances et donc au choix à faire pour une rentrée, j’en- tends toujours ses paroles venues de l’esprit : pour le second dans le cas d’un garçon dans une famille, il doit entrer au séminaire, catholique. Je quitte immédiatement la table au grand désarroi de tout le monde présent. Et plus tard, sans en faire un corpus existentiel, je prends fait et cause pour les prêtres ouvriers et c’est alors que mon centre d’évolution
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prend les chemins de ce qui se nomme “ la gauche” et je n’en ai jamais renoncé la concomitance à d’autres sujets.
Surtout avec la suite... Dans les détails au cours de ces lignes sui- vantes, j’aurai à retranscrire des émotions au sujet déjà présenté toute- fois, peut-être différemment.
Se remémorer toutes les séquences de vacances en famille chez des parents, grands-parents ou en camps scouts... en raconter des pages et des pages est une facilité pour les bonheurs subtils et bonheurs dé- lectables, mais aussi déconvenues et découvertes de faux amis, et en- core changements d’attitude passant de l’enfance à l’adolescence puis à l’adulte... Qui ne se souvient pas... L’exemple le plus frappant de- vant nous tous les jours, est ce sucrier des années 1930, cristal gravé et couvercle en macassar et bouton-perle en ivoire, ayant appartenu aux grands-parents. J’ai connu la grand-mère avant de connaître ma femme et sa famille comme secrétaire et “bonne” à la cure de la Faisanderie à Villeneuve. Certainement, contrairement à beaucoup de personnes et en leur contraire, mes mémoires ne font pas défaut sur la presque totalité des gens rencontrés dans ces trains — maintenant RER — allant de la femme déjà pressée et énervée à l’homme sorti de chez lui fatigué ou arrogant à celles et ceux qui jouent aux cartes, aux femmes qui tricotent et quelques personnes qui redorment. En tout cas, pour nous, il faut atteindre le petit carré dévolu au ‘‘non-fumeur”.
Et en cette période d’apprentissage, l’école ne commençant qu’après un mois par rapport aux autres cours, le mois de septembre s’ouvrait à moi seul avec mes grands-parents chez eux à côté d’ Angoulême, près de Ruelle et de Magnac sur Touvref... Peussec... un hameau de quatre fermes invisibles sur un terrain de cailloux que même les allemands n’ont pas cru bon venir voir... à quinze mètres au-dessus de la route en direction entre Magnac et Ruelle... Mon temps passe en sculpture sur bois, mon temps continue dans les champs, mon temps me fait décou-
5 ‘‘La gauche”, et mes intérêts qui vont jusque dans l’installation historique et les évolutions avec une panoplie d’auteurs qui sont encore dans les raisons en 2023 dont Marx et tant d’autres face à des faux politiciens vrais revanchards de l’aristocratie bourgeoise et financière engendrant l’idée du libéralisme et de l’ultralibéralisme sans laïcité détruisant le monde, le monde ouvrier, etc. N'ayant non plus jamais abondé dans le sens gauche russe et moscovite. L’ave- nir me donnera raison.
6 Ville connue pour être sur la source de la Touvre mais aussi pour être la ville de Ravaillac... Vous savez qui est cette personne. Henry IV, “le roi” et Ravaillac, le “tueur”.
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vrir les volailles et les lapins et la collection de faisans... mon temps s’écoule à la cuisine avec eux deux, nous deux aux fourneaux ou à la machine à coudre “Singer” avec la pédale large sous la table de couture ou en train de broder ou de faire de la dentelle au fuseau sur d’adorable petits coussins bien rempli de ouate et recouverts d’une étoffe très fine- ment tissé, technique qu’elle m’apprend en même temps que le crochet ; mon grand-père entretient ses outils , entretient la maison, et se met devant la cheminée monumentale avec ses lectures en journaux — dont celui de la bourse quotidienne — ou mensuel sur le bricolage ou tous deux ensembles faire leurs confitures et leurs conserves au vinaigre, etc... et mon temps s’écoule à comprendre leur histoire racontée non écrite depuis leur coup de foudre sur les hauts plateaux du Tonkin à la frontière avec la Chine.….?
De mon corps qui ne me plaît pas, en pleine évolution corporelle catastrophique, ma conscience constate sa composition d’informations constitutives aux différentes existences et sans aucun doute les pre- mières justifications vers lesquelles mes références à l’introduction des dégradations intellectuelles sont confrontées. Ne vous trompez pas : j’ai connu des moments de bonheur intense avec de toutes petites choses, de singulières situations. Mes courages ne sont pas une absence d’appré- hension ou de frayeur, mais une volonté quasi excessive de me propul- ser et de réussir à m’imposer d’une façon ou d’une autre. Toutefois, la capacité d’être en vainqueur devant ce qui fait la peur, comme devant la bêtise humaine à laquelle je suis très souvent confronté, est à sa place, tout le temps, et je ne cherche pas “être en lumière”. Que ce soit en milieu professionnel, en milieu de loisir, mon attention repère très sou- vent les situations et les engagements dangereux ou malsains et donc à éviter ; même si ces choix ont eu un impact éprouvant sur des capacités financières. Comment pourrai-je vivre si Charles-Marie, en sa façon de vivre, s’empêche d’obtenir le moindre engagement ? Justement parce que j’aime les autres, je n’accepte pas de les perdre. Les consolations viennent sans remplir l’effet recherché et d’une manière plutôt mala- droite dans la plupart des cas. Je ne peux pas trahir mes principes élabo- rés et délicats sans équivoque et sans trahir mes libertés tant souhaitées.
Dès le départ, je ne me suis jamais préoccupé du thème de l’argent gagné et disponible, ma capacité à en gagner me suffit à espérer le meil- leur à venir sans dépendance à la finance. Mon grand-père qui pourtant tous les jours observait le cours de l’or et du lingot et des bourses se
7 Bernard Troude, La cuisine de ma grand-mère, Technomagie, in Les Cahiers Européens de l’Imaginaire, n°3, CNRS édition, 2011, p.170.
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jouait de ces lectures sur ces sujets pour s’amuser une fois sorti de son champ potager (mes grands-parents maternels vivaient en autarcie) et de sa forêt de onze hectares qui était son principal revenu. J’ai aimé ses propres rêves et ses occupations de forestier sur 1000 km de berges du Mékong (Vietnam) ; mes mémoires pourraient vous détailler les crues momentanées et infernales de ce fleuve, expliquant le pourquoi des formes d’habitation sur pilotis... Et sa grande devise m'est restée : « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde. Fais de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité. Le souvenir, c'est la présence installée invisible. » Présence mémorielle, dirons-nous aujourd’hui.
Chacune des habitudes expérimentatrices de vie courante s’accom- pagne d’une réalité au sujet des tentatives ‘‘de rester la tête hors de l’eau” et toutes les options sont essentiellement d’ordre physique com- plémentées de sensualité et d’une recherche de bien-être personnelle et surtout accompagnant l’être et les êtres qui me sont chers. La dégrada- tion sociale en cours reste l’apothéose voulue par je ne sais pas qui, à la date de ses débuts, et une grande diversité de personnes plus ou moins proches — surtout dans les plus proches — me le fera savoir.
«(….) C’est dans et par notre corps que nous vivons et mourrons, mais c’est aussi dans et par lui que nous sommes au monde, que nous pou- vons penser le monde et agir sur lui ou encore que nous sommes aptes à construire un système de conventions sociales et à nous y intégrer afin d’élaborer un rapport avec autrui (...) »° (Moisy Mathieu)
Hélas ! Avouez que nous sommes en notre temps contemporain à l’in- verse de ces recommandations : l’argent est avant tout et avant l’hu- main ! Etre devant son écran pour en gagner, n’est pas et ne peut être un vrai métier ! Dès les premières expériences de hasard en société et depuis le sommier — en architecture, il s’agit du “bon sol” — de l’appro- bation des éthiques sociales, depuis l’observance à l’autorité parentale et surtout maternelle, il y a ce corps, donc mon corps. Il faut comprendre sa place première dans la formalité de toutes mes associations aux hu- mains dans notre cosmos synesthésique. Il s’agit maintenant du tiers de ma vie en une journée, impactant ma vie familiale, ma vie d’homme. Le corps qui se voit et le corps qui réagit avec le corps qui prévient. Le sens de ces témoignages est direct. Une évidence toujours vécue : aucune pré- vision, donc aucun témoignage afin de prouver ce qui est arrivé, ce qui va arriver, etc. Cependant, sur mon poignet droit, un “bouton de peau”
8 Moisy Mathieu, Corps et Image du corps, 2013/2014, Université Jean Mou- lin Lyon III Faculté de Philosophie Master 2 Philosophie contemporaine.
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sans aucune alerte primitive est apparu en quelques millimètres carrés d’un seul jet, sans rougeur préalable, en cet après-midi du neuf juin 1989. Trente-quatre ans après, il est toujours présent. L’excroissance cutanée persiste en des grosseurs plus ou moins colorées, provoquant des démangeaisons irrépressibles. Démangeaisons ou tics nerveux ? La cause de cette excroissance ne m'est pas inconnue et ressemble de plus en plus à un kyste cutané. Mon corps physique se défend et m’alerte en coexistence avec mon corps-esprit, consciences profondément pertur- bées, preuves des influences réciproques et intégrité des deux formant l’ensemble de ma personne attaquée, en perturbations constantes.
Parlerons-nous d’une coévolution nouvelle forme. Sur mon poignet droit, ce “bouton de peau” à l’ampleur et en surface différente à chaque moment, en aspect physique et en coloration, au cours du temps laisse transparaître mes troubles psychosomatiques, intrication de ma psyché et de mon soma, accompagnés de douleurs épisodiques dans l’avant- bras ou qui me font perdre un équilibre corporel naturel m’obligeant à réfléchir pour tous les gestes d’une vie courante. Ma psychomotricité est par instant troublée. La vue de cette excroissance devient Moi en cours de défense juridique continuelle et conforte mes stress et mes blo- cages émotionnels jusqu’à déstabiliser mon couple, heureusement fort uni malgré l’impact des extérieurs organisant les souffrances. Je passe sous silence d’autres traces tangibles apparaissant après une séance de tribunal et d’errance dans les couloirs de ce palais de la honte à Paris sur la Cité, une vie hors les vies.
La démarche la plus humiliante est cette envie d’uriner intervenant pendant la séance d’appel m’apportant l’image de mon corps en train de se vider totalement quand je cours aux toilettes. Une histoire paral- lèle pourrait venir comme ces rendez-vous entre avocats adverses, mais amis dans ces toilettes à gauche dans le grand couloir venant du hall central. Comprenez que ce n’est aucunement de sexe dont il parle et joue, mais des dossiers secrètement ‘‘commercés” : tu gagnes celui-ci et tu me laisses tranquille sur celui-là. Allez expliquer à qui veut entendre cette situation. Réfléchir à un dialogue, ne serait-ce que par nécessi- té pour soi-même, à quelqu’un qui vous écoutera. Ne conversons pas d’une possible compréhension alors qu’il est dit partout que la Justice est faite en ce palais, lieux de hontes multiples et variées en ses côtés, communautés préservées, avocats et juges en connivences continuelles avec les milieux de la finance. Vous entendrez partout la définition de ces lieux libres de toutes tendances et de toutes expressions. L’évidence est que votre façon de vivre, façon de gérer, façon de faire savoir, fa- çon de commercer avec vos œuvres soit nécessairement conforme à des
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idées sociales préétablies que celle-ci puisse aussi être comparée avec des notions supposées être de qualités civiles et surtout connues et ap- préciées.… comptablement normalisées.
Charles-Marie n’est pas dans ces cas exposés et presque obligés. Allez faire comprendre à n’importe qui, dont les cerveaux de justice banale, ce que vous vivez et faites vivre avec des produits qui ne sont et seront accessibles qu’à une dizaine de personnes sur Terre, territoire de commerce dont les noms sont jalousement conservés et dévolus à des grandes marques ou à des personnages quasiment paranoïaques alors que leur peur d’être “doublés” est invasive chez eux. Ma mémoire visuelle très pointue me fait repérer une personne en fonction de son habit, de ses chaussures, d’un ou des bijoux portés, car mes esprits pos- sèdent les tenants et les aboutissants pour cataloguer chacune d’elle en fonction de ce qu’elle porte et de la façon de se mouvoir, à la façon de se déplacer avec chauffeur et avion personnel. De cette manière, je sais comment me comporter, m’autoriser à... À la différence d’un temps longs du XXème siècle, dorénavant une personne de ces milieux (ache- teurs de grands couturiers, grands joaillers, grands restaurants, etc.) n’a plus l’exigence personnelle de n’aller qu’à un seul endroit, la fidélité à une seule marque, un seul style pour apparaître. et avec l’écologie annoncée, ces mêmes personnes se cachent et les comportements sont les plus uniformes possibles sous prétexte fallacieux de ne pas se faire remarquer ou nuire à la planète. Il est annoncé que le style vestimen- taire, celui de la première image présentée de vous-même, est devenu vulgaire, impoli et surtout ringardisé. Se vêtir avec ce que d’autres ont déjà porté.
Quelques tournants majeurs du mode d’expansion de mes idées et de la manière de vivre se déroulent en séquences. Parallèlement à cette évolution du cadre général dans lequel je suis parvenu à me satis- faire, notons une nouveauté essentielle de ma recherche en esthétique industrielle : obtenir l’objet le plus seul et premier possible dans des matériaux les plus uniques au monde, méthode de travail qui favorise la création des œuvres de petites et moyennes dimensions et ayant contribué à faire de l’objet de vrai luxe un objet mobile accessible à seulement quelques personnes en ce monde survolant celui du besoin journalier. J’apprécie les fonctions contact/échange entre “partenaires / clients” et mes designs produits à venir. Il a fallu pour chacune des opé- rations montrer une concrète et indiscutable capacité à bien “maîtriser”? l’évènement. Très peu de produit dans l’année contre une immensité en nombre du même produit, ce n’est pas le même métier. L’inverse d’une imdustrialisation à laquelle j’ai longtemps participé. Cette inversion
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n’était pas dans les intentions commerciales reconnues et implantées par les grandes marques — surtout une icône en vedettariat rue de la Paix ou place Vendôme — transférables mis à la portée de la rue, s’intégrant alors dans une lignée qui, de par ses dimensions commerciales considé- rables, n’avait pas vocation à bouger. J’en fus donc un ennemi !
Une nouveauté — contexte technique pour la fabrication des corps de montre — se précise comme étant une concurrence jugée déloyale, se met en place une contre-offensive immédiate en travers du projet sans que je m'en aperçoive réellement et rapidement. Le client — institutionnel ou très privé — dans son incomparable légèreté en sa fidélité commerciale qui n’existe plus contribuera à faire de l’objet spécifique à sa demande un objet facilement transportable, si bien que même des objets de plus grandes dimensions gagnent, eux aussi, en mobilité dans le commerce. Les clients ne trouvant pas ce qu’ils souhaitent sur le marché, par le “bouche-à-oreille”, arrivent à me contacter en mes petits bureaux, rue Saint-Honoré, à quelques pas de cette place Vendôme...
Très tôt, je me suis senti immanquablement légitimé là où j’avais à me comporter en fonction de ma recherche de savoir-vivre. Et je n’ai rien d’un prétentieux ni en volonté ni en réalité, utilisant au mieux et en totalité les potentiels de mes capacités sans connaître ce syndrome de l’imposteur fréquemment mis en évidence par les psychologues et les jaloux parce que très souvent les deux sont incompétents en ces matières. Par des accomplissements souvent de séduction, quels qu’ils soient, et à leur attribution à des causes extérieures à moi-même, je me sens accepté, osant utiliser le plein de mes prédispositions, de mes ca- pacités.
La bonne solution réside dans mon affirmation à accéder aux résul- tats de mes projets, aux solutions inhabituelles face au monde dans la filière que j’ai choisie. Alors, comment oser affirmer mes projets face à ces univers avec cette volonté d’être au-dessus de... ? Peu avant sa mort en mai 1988, j’ai confirmé à mon beau-père par ma réponse né- gative à sa question : « Charles-Marie, vous ne pétez pas plus haut que votre cul ? » Il est parti en août 1988. Une désolation devenue absence importante !
Toutes les fonctions d’entreprendre me furent communiquées par mes parents, mes instituteurs, mes professeurs en m’affirmant qu’il me faut toujours me situer pour entrer dans un cercle vertueux où mes actions vont permettre cette affirmation d’être présent davantage avec plus d’in- telligibilités. Plusieurs étapes et des moments courts d’une trentaine de
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minutes, il m'arrive de m’asseoir là où je suis, essayant avec un brin d’hu- mour détaché cette vérification de ce qui m’a été dit, rapporté des vertus des unes, des uns, des autres. Certains ont des vraies blessures, d’autres sentent ‘‘leur parachute dérivé” vers l’île de leur rêve. Bien souvent, il m'est reproché ma tête en l’air alors, il est souhaité que je revienne à des réalités. Lesquelles ?
«(.…..) il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l’existence. Quelquefois, c’est l’aspect le plus dur de la condition humaine. »° (Claire Keegan)
Je me suis “réveillé” ‘par une remontée en mon cerveau de ces questions non résolues. J’ouvre mes yeux et regarde ma montre, à l’époque de mes dix ans, un cadeau de ma tante et mon oncle pour ma communion solen- nelle. Une multitude de pensées floues me ramènent sur Terre. Depuis le trajet des déménagements-emménagements dès l’Indochine française, les détails vont du bateau militaire — le Mal Foch — à notre installation à Toulon dans cette maison de famille, puis l’arrivée un an après de notre papa à Marseille enfin à Montmorency en région parisienne nord puis Viry-Châtillon en sud parisien et notre entrée scolaire en maternelle et enfin Villeneuve-Le-Roi et nos scolarités suivies de nos adolescences et nos deux adresses civiles. Ces cinq lignes laissent libre-court aux idées sur les trajets familiaux et nul besoin de parlementer sur les efforts de guerre des uns et des autres!°.
Toutefois, la seule vraie question qui m’apparaît vient d’un souhait personnel : faut-il transmettre ce que je fus, je suis et ce que j’espère connaitre encore. Je suis né comme tout le monde et il m’arrive de son- ger au pourquoi je suis né après un frère aîné et avant deux autres frères. Ces causes de naissances répétées nous ont été expliquées très vite. Quatre garçons et la recherche d’une petite fille. Ce que je n’ai pas res- senti, c’est l’en dehors de nous-mêmes. J’ai à plusieurs reprises rendu visibles certains souvenirs presque tous chanceux. J’ai aimé apprendre en matière de vie très personnelle de cette vie heureuse au-demeurant en une famille presque complète, n’ayant vraiment connu et apprécié qu’une seule branche. Tout petit, j’ai 3/4 ans, donc à Haïphong, heureux en barboteuse claire — un léger bleu ciel, souvenir coloré très précis — je suis pris d’essai alors que je suis sur mon tricycle. Je m’arrête au pied de ce que j’apprendrai être un arbre du culte masculin au Tonkin, détail
9 Claire Keegan, Ce genre de petite chose, (2020) Paris, le Livre de Poche, 2022.
10 Bernard Troude, Images pour le récit d’une vie, M@GM@ Revue Interna- tionale en Sciences Humaines et Sociales, vol.20, n.3, 2022, ISSN 1721-9809.
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transmis par mon grand-père forestier : il y avait autour et en bas du tronc des iris et leurs rhizomes à fleur de terre et fier de ce que je veux, je croque un bout. Hurlements et grimaces, puis sensations de prise de gorge. Il me souvient de cette ressemblance entre la forme de ce que je mange et la racine de gingembre cuisinée et tout le temps travaillée par ma tiba, ma seconde maman.
Hurlements à nouveau... et juste dans l’instant immédiat, les expli- cations. Peu importe par qui, mais efficaces. L'efficacité, élément de fa- talité que j'apprends très vite. Efficacité, autre valeur de mes grands-pa- rents. Nous sommes en Charente, mon frère aîné Michel fait du vélo et un choc, un coup de frein long, strident... et lui dans le fossé, je le crois endormi. Ma grand-mère, ex-infirmière d’hôpital auprès des lé- gionnaires à Hanoï, comprend tout de suite. Recherche d’un véhicule et direction du seul hôpital à 25 km : Ruffec ou son cousin est le chef de gare. Bilan : fracture du crâne à 10 ans, j’en ai huit et demi... Ef- froi, attente anxieuse et quinze jours sur le qui-vive. Puis, il reviendra avec la vue abîmée, en pleine forme et nous tous autour indubitablement choqués. Cette rentrée débute par une explication et un souci : le chauf- fard ne s’est pas arrêté et personne ne connait le véhicule noir aperçu. Nous avons été pris par les décisions dont celle de ne plus faire de vélo jusqu’à la route.
Cette solution nous a rendu heureux et léger de pouvoir garder nos libertés d’évolutions de gamins dans cette allée aux arbres monumen- taux, des marronniers ayant des âges certains, des plantes remarquables très hautes et offrant des ombrages fabuleux pendant ces journées d’été. Nous sommes chez nos grands-parents en vacances de nos scolarités, ayant été mis au train et voyageant seuls — gare d’Austerlitz à Paris vers Angoulême — maman nous ayant confiés aux voyageurs dans le même compartiment que le nôtre.
Des grands-parents adorables, qui se suffisent à eux-mêmes, en au- tarcie complète. Je vais à Ruelle entre leur chez-eux et Angoulême — où je me promène habituellement en ayant pris l’autocar, à 5 km de Peus- sec, village invisible de la route dix mètres plus bas, hameau de trois fermes plus eux-mêmes — au marché avec eux. Cet espace est leur lieu de détente, car ils discutent, ils rencontrent, ils coopèrent, etc... Et pour revenir du marché, dans le panier tressé en roseau par le grand-père, un légume ou de la viande qu’ils n’ont pas. Le porc fait partie d’une jour- née commune quand chacun amène sa bête. Je ne supporte pas le cri de l’animal qui sent sa fin depuis son enclos jusqu’au lieu d’abattage, la saignée.. une planche inclinée pour le saignement et la récupération
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du précieux liquide rouge très foncé. Aucune intervention et aucune interprétation de leur vie d’avant, en Indochine où ils sont nés, sinon quelques détails très encourageants me laissant ruminer qu’il y a fausse note dans tout ce qui est raconté alors que je n’ai jamais entendu faire état que des malheurs (nombreux si j’en juge certains côtés dans leur oubli volontaire) tandis qu’ils me parlent d’une lignée corse dont une fille est partie sur un chalut vers terre-neuve et a “épousé” un indien iroquois.. cette figure corse de mon arrière-grand-mère qui s’est fait appeler “grand-mère” depuis Saïgon jusque sur les hauts plateaux du Tonkin à la frontière chinoise.
Des objets et des ustensiles nous sont parvenus tels cette argenterie du Cambodge en quelques pièces ou ces draps brodés — broderie en fils tirés — caractéristiques du Laos et qui nous renvoie par leur format à des heures de paix et de convivialité. Par ma grand-mère maternelle Charlotte, le récit de cette voie corse a eu sa fin au cimetière de Cargèse que j’ai eu l’heureuse liberté de visiter. Chez eux, dans leur domaine agricole auto suffisant de onze hectares de forêt et d’un ‘‘champ-po- tager”, j’ai la rencontre avec les autochtones dont certains, qui seront enrôlés en Algérie, vont m’initier aux problèmes des fermes agricoles, champs plus élevage. Une autre surprise seront les invitations avec la famille germaine de mon grand-père restée en Charente à cultiver la vigne et produire du vrai cognac et son dérivé le pineau. L’ensemble de la production caché des allemands derrière un mur au fond d’un im- mense hangar souterrain attenant où l’on accède à celui-ci par une porte dérobée, derrière leur buffet de salon.
Cela ne s’invente pas. De ces rencontres naissent mes connaissances viticoles et vinicoles en m'’instruisant sur la découverte géographique de ces trois régions concentriques, le centre étant Cognac, la ville, où est produit cet alcool noble. Entre nous et souvenons-nous bien : c’était la boisson apéritive préférée des français et autres consommateurs du monde entier avant les succès marketing, pas idéalement du goût au palais de chacun d’eux, sensibilités gustatives annoncées déjà issues des écoles de commerce pour les whiskies... Combien de fois ai-je enten- du aux apéritifs, cognac à l’eau ou Perrier ou au temps d’avant eau de Seltz ? Pour tout homme, l’alcool de fin de repas, il m’en souvient très bien, était soit ce cognac, soit un armagnac. Bien que le côté “viking normand” avec crème, cidre et calvados ayant toujours été présents avec les produits charentais dont beurre et crème épaisse, escargot et ortie, toutes ces productions de terroirs sont préférées aux produits bre- tons qui ne sont jamais entrés chez nous.
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Une façon de penser la Nature proche, en conséquence, notre propre vie, m'est transmise de chez mes grands-parents. Avec eux, la Nature et particulièrement la Forêt sont des entités lumineuses, une existence dont il nous faut tirer parti avec bienveillance, avec attraction émo- tionnelle, avec humilité et contrition. Pour mon grand-père, les plantes parlent entre elles et communiquent par leurs feuilles, leurs racines, et leurs distances par les volumes. Elles se soignent et s’apprivoisent tout en acceptant la faune qui leur est nécessaire dans leur touffe et dans les racines et sur leur sol.
Cette notion qui arrive dans les années 2010 est de plus en plus étu- diée. Nous sommes de passage en ces lieux Nature ou Construits ur- bains. J’ai ma place et j’ai mon pouvoir envers ces recommandations utiles, improbables pour beaucoup, mais sincèrement admirables. En somme, je considère cette phase comme le prêt fait à nous, les humains, de pouvoir cohabiter tous ensemble là où nous sommes et serons plus tard dans nos existences, intensifiant une estime de soi, augmentant l’es- pace de créativité. Ce sont là quelques raisons qui m’empêchent à la compréhension de tous ces tourismes ravageurs. Etre urbain comme je le suis intensément m'’oblige à un frôlement presque permanent avec toutes les matières de la Nature face aux humains. Cette notion apprise protège mon bien-être mental, voire physique, éliminant les phases dé- sagréables d’une vie coïncidente en communauté, me faisant prendre très vite les distances nécessaires en me reportant au sujet nature qui m’apprivoise. Surement, il n’y a pas plus seul au monde que les gens de la campagne, surtout les nouveaux émigrés des villes !
J’ai très vite eu à noter mes raisonnements que je peux rapprocher d’une pensée de Marcel Pagnol : « J'aime beaucoup de gens et ceux que je n'aime pas m'intéressent. Je préfère un homme ou une femme à un paysage, si beau soit-il. Rien d’'humain ne m'est “étranger ” a dit Terence. J'ajouterai : ‘Rien d’inhumain ne m'est proche. ‘Si j'avais été peintre, je n'aurais fait que des portraits. »"! Cette brève remarque n’a pour seul but d’ajouter une petite étude littéraire à mon état qui, d’évidence, s’en passe fort bien.
Cela vise simplement à réparer et à remettre en place les quelques instants faisant valoir encore une fois que je suis le plus jeune et à écou- ter les plus âgés. Sauf que, même sur ce point de vue, j’ai mon idée issue de ce qui m’entretient : je suis à la hauteur de tout le monde et
11 Marcel Pagnol, Le Temps des amours. Souvenirs d'enfance, (1974) Paris, Julliard, 1977, p.323.
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depuis ma naissance, j'apprends, j’enregistre et entretiens de réelles connaissances, de véritables savoirs qui fondent mes souvenirs et mes mémoires. Ma vie a débuté avant ma naissance.
Avec nos voisins d’un temps, avenue Gallieni à Villeneuve, bou- langer/pâtissier, j’entre en entreprise personnelle, un commerce dans la fabrication du pain, des viennoiseries et de la pâtisserie de boulanger pour les fins de semaine. Delà, viens ma gourmandise préférée, le flan boulanger... Du haut de mes dix ans, j’apprends, je goutte et je pétris, je suis monté sur une petite estrade devant l’établi et le pétrin. L’énorme avantage est que Monsieur Pierrelaye, ce patron de commerce de quar- tier me laisse faire tout ce que je veux, sentir, pétrir, malaxer, goûter et utiliser les appareils — rudimentaires, 1l faut le préciser — tout en m’au- torisant à venir à cinq heures du matin pour commencer sa fournée en même temps que lui. Merci papa/maman. Le même sujet est avec le nouvel épicier sur le trottoir en face, Monsieur Didelot dont les deux filles sont devenues nos copines. Avec lui, réglé comme du papier à mu- sique, je pars aux halles — boucherie/charcuterie — trois fois par semaine dans sa grosse Renault “Prairie” bleue. Ma demande sans espérance réelle a été de pouvoir l’accompagner. Réponse immédiate : bien sûr, bonhomme.
Toutefois, il faut que tu sois à la porte du garage à quatre heures du matin. Ce que j’ai pratiqué pendant deux années. J’ai découvert les mar- chés de gros — à Austerlitz et à Vaugirard — et en même temps les lieux de rencontre de cet homme avec sa filière professionnelle. Puis pour re- venir au magasin, un arrêt obligé au café, en coin de rue sur la nationale 10, juste après les cimetières parisiens, lui fait rencontrer des habitués auxquels il va me présenter. Jamais un mot, jamais un doute levé, ja- mais une explication : il me présente Charles-Marie, douze ans, un très jeune voisin. Tout est dans ma tête : voir la viande de porc suspendue, voir les gras doubles, voir les multiples ingrédients pour les cuissons. Avec sa belle-mère, il fabriquait son propre jambon et ses pâtés. Mes mains sont à la pâte des mélanges, des cuissons, des tranchages. Cette personne a voulu et réussi à m’apprendre à peser les produits avec la balance ‘Berkel”’.
Devinez pourquoi j’aime cuisiner ?
Entre ces deux personnes commerçantes et leur famille, jointes à mes parents et mes grands-parents charentais... les rapports subliminaux sont liés à la confection de ce qui se mange. Avec ces apprentissages, un seul mot d’ordre se perpétue et qui va se maintenir : se coucher tard
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et se lever tôt, très tôt. Sans omettre quelques bêtises de gamin comme celle de sauter d’un toit dans la neige... Sauf que dessous, c’est une verrière. et, résultat de l’efficacité : transport chez le médecin, agrafes et rester allongé pendant trois semaines et pendant ce temps, lecture de tout ce qui se trouve à ma portée. Apprentissage des horaires décalés à cause des soins.
La nuit se fait calme. La nuit se fait agitée. La nuit passe et comme toujours — ou presque — je suis éveillé sinon réveillé au plus tard à six heures du matin quelle que soit l’heure du coucher. Il faut préciser ici que, de tous les temps, mon corps et mes énergies se réveillent à dix-huit heures, bien que j’eusse vécu toute ma journée. Légère brise et humidité ne me gênent en rien. la neige est un défaut naturel que j’exècre. Du milieu de mes univers, pas le même tous les matins en ma tête, donc ce qui m’oblige à des choix urgents, j’aperçois des figures, des humains, des communautés avec qui, en toute vraisemblance, je serai sujet à leurs contacts. D’où l’importance de l’habillage de ce corps à présenter. À la lumière vive du jour ou de la nuit se détachent les principaux collabo- rateurs de la journée et mes esprits laisseront tout de même la place à l'exception, la dérogation, la singularité.
Les connaissances réelles sont toujours aux aguets d’une disponibi- lité de temps. Au lever du corps, pas de mon corps mort, mes pensées sont quand même embrouillées. J’ai à m’extraire du lit avec une forme de précaution, me dirige à la salle de bain — qui n’a pas toujours existée chez nous — souvenirs des passages aux douches publiques sous couvert de notre école primaire — et j’apporte quelques précautions à mes actes et gestes, je m’inflige une douche surtout pas froide, c’est quand même une forme de piqûre pour me mettre en avant de ma journée. Un souci de reprendre tonus, vigueur et énergies sensibles... Besoin surtout de me remettre l’esprit en idées claires et ordonnées.
À ces moments de vie, je devine, je déraille parfois, n’importe quoi survient. L’éclair de “génie” arrive en sortant du jet d’eau chaude, image des temps reculés des bains de bébé, bonheur de vivre et bonheur d’une idée pour remplir la journée. Je m’habille avec soin, même pour l’école primaire et depuis aucune dérogation... Je rattrape le fil d’une conscience de vie, je m’approche de la sortie pour entrer en vie avec les autres, surtout avec tous les autres. Mes parents ne m’ayant pas informé et appris les sujets de la discrimination dont la plus venimeuse, celle de l’argent. Il ne peut pas y avoir de rêves puissants sans cauchemars suivants.
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Une vie en lumières : naissance et complétudes Il est seulement important de savoir donner
Cette désacralisation de la joaillerie n’est pas étrangère à la mobilité croissante que je m’impose dans la mesure où celle-ci n’est plus assignée à un lieu de culte donné : il devient un élément de commerce intérieur, acquiert une valeur spéculative et, par le truchement du commerce de luxe, se met à circuler, devient objet de collection. Je n’oublierai jamais la fonction qui m’est offerte pendant dix ans à travailler deux semaines pleines par mois à New-York. Inutile de vous préciser les totales évolu- tions en tout dont j’ai été le bénéficiaire privilégié. Reconnu dès l’aéro- port de départ, attendu à l’aéroport d’arrivée, évitant les files d’attente en police et douane. C’est-ce qui est nommé privilège et parfois au pluriel.
Encore cette fois, l’inverse de la notion du luxe, de ce qui est im- planté par une “grande maison” au centre de Paris. Paix qui ne se fa- vorise pas et ne s’exporte pas, hors sujets exprimés dans les écoles de commerce : fabriquer pour le moins cher possible loin à l’étranger ex- trême-oriental et à vendre avec le plus de bénéfices possible au travers d’une fiscalité bafouée passant par un terrain neutre, le port-franc de tout aéroport ou port de commerce hyper protégé dont le plus proche en Suisse. À l’évolution perçue en ce tableau et de ses bordures en tant qu’objets matériels, ajoutons encore celle des sujets représentés qui doivent correspondre au temps réel d’une époque : quand il faut acheter du surplus, du superflu alors que dorénavant, nul n’a besoin de se dépla- cer hors de ses propres frontières. L’exemple premier est en 1976/77 : la marque emblématique de la place de la Madeleine à Paris!? s’est vu être installée dans un milieu d’hypermarché en grande banlieue, certes pas n’importe laquelle.
La qualité d’exceptionnelle action pensée pour un achat, non jour- nalier pour certains, se répand au tout-venant à portée de voiture en banlieue. Non moins capitale dans cet avènement dans les arts du luxe tels que nous les connaissons aujourd’hui accompagnant la perte de sens du beau et de la finesse de goût visible, abandon de l’exception- nel et celui-ci mis à disposition sur les trottoirs, idée soi-disant géniale de profiteurs commerciaux et financiers que j’ai souvent surnommés “voyous”. Encore eux. En effet, à la postmodernité, cet art s’émancipe peu à peu du rôle culturel et social, n’achète pas ou n’est pas client du “Luxe” qui veut se mettre hors champs communs, ce “Luxe” qui l’avait caractérisé au temps ancien disons démodé. Dès lors, tous les
12 La maison ‘‘Fauchon” pour préciser au milieu d’un l’hypermarché “Mono- prix” à Viry-Châtillon 91.
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sujets — surtout profanes — se multiplient : thèmes tirés de la science et des techniques, paysages et déterminations de lieux, natures mortes, scènes de genre, objets individuels et produits de groupe. Il faut faire commerce essentiellement d’un nom visible sur soi : le genre publicité d’homme-sandwich. Le “double C”’ entrecroisé en blanc sur fond noir imprimé sur les T-shirts — et son inverse — acheté à bas-prix fait office de vraie publicité pour la grande maison. Reviens cette phrase d’un grand monsieur de l’horlogerie de luxe : “une copie achetée amène le client dans les deux ans qui suivent à se fournir avec le vrai produit dans le magasin iconique!*.
Il n’est pas seulement un objet qui ne fût étudié en mes bureaux — disons un produit en langage courant d’école de commerce — duquel je veux me distancier par le biais de la science et les moyens offerts par la technique, une chose parmi les autres, qui ne constitue aussi le principe du “Moi”. Ainsi, toute démarche de recherche qualitative, du choix de l’objet de recherche jusqu’à la diffusion des résultats, est fondée sur une subjectivité. Cet instinct me fait m’habiller en haute-couture, place de la Madeleine ou Boulevard de la Madeleine. Il est alors question de travailler à limiter, à contrôler et à gérer cette subjectivité ou encore, de l’accepter, de l’utiliser et de l’embrasser comme donnée de recherche qualitative en fonction du seul besoin d’un seul ou pas plus de cinq particuliers.
« “Luxe”, à croire que c’est un mot magique transformant en or tout modèle économique, or rien n’est plus faux. »"* (Bernard Troude)
Le luxe de pouvoir vivre avec et de se faire vivre avec ce qui ne peut pas être pour tout le monde, tout en restant commun. Je parle dans mes sou- venirs de mes voisins de voyages — celles et ceux en trains de banlieue et métros parisiens — la même expérience se fait dans les avions inter- nationaux, les avions privés et aussi sur les autoroutes dont la socié- té — communauté des chauffeurs de poids lourds — est préférable la nuit plutôt qu’en plein jour. Je n’ai jamais vu ou vécu d’incident la nuit alors qu’en plein jour ! Je vous laisse deviner. Aéroports, gares ou restaurants, hôtels, et revenus, chez moi, chez nous, en famille, je ne me lassais pas
13 Il s’agit de la montre ‘“‘Étrier’’ Hermès fabriquée par Jaeger Paris. Toutes les marques à l’époque ne pensaient pas qu’un jour elles auraient des ‘‘corners”” ou des lieux de vente éparpillés. Modèle d’expansion fourni par une ‘‘grande”? école de commerce.
14 Bernard Troude, L'Art des déchets, CNRS Éditions, in Les Cahiers Euro- péens de l’Imaginaire, n°2, Le Luxe, texte n°80, pp.245-251.
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de raconter des moments souvent drôles ou hétéroclites ou insensés. Il me souvient du pourquoi ce “train bleu” de nuit, pris à Monaco pour monter à Paris (1984), allait à si petite vitesse : la réponse fut à Cannes quand le violoncelliste Mstsislaw Rostropovitch est monté rapidement pour occuper la cabine à côté de la mienne. Son aide lui porte son grand violoncelle. Le Maître m’a expliqué avoir raté son train à Monaco et que le palais avait fait en sorte qu’il puisse monter à Cannes pour être à Paris en concert le lendemain.
Pensez-vous qu’un fait comme celui-là puisse être inventé ? Même genre de situation à Boston, assis à la table lors d’un dîner offert à l’opé- ra où le principal invité fut Mr Seiji Ozawa. Preuve arrivée, inattendue, lors d’une séquence TV en 2019 sur Arte. Souvenirs de moments précis pendant lesquels je ne pouvais pas clairement m’exprimer tant j'étais en extase et difficilement racontables. Une même situation a été vécue face à Burt Lancaster sur la cinquième avenue et d’un déjeuner au restaurant français “La grenouille”, avec ce voisin de siège en première classe face au couple franco-américain Cary Grant et sa “petite” femme... Et dans un avion suivant pendant — cinq heures — tout le temps du trajet jusqu’à New York avec Jérôme Robbins. Etc. Etc. Ou encore ce passa- ger, artiste, chanteur et comédien cinéma très connu : je distingue par surprise à un poignet une montre très connue au cadran spécial, façon lapis-lazuli, et remontant mon regard, il s’agit de Mr Yves Montand qui allait à Milan. Nous sommes dans le même avion aux places avant. Sur une même ligne, du coup ma mémoire me rappelle ce voyage hor- rible avec l’équipe de France cycliste bruyante et collectivement vul- gaire.. pas le même comportement que précédemment.
En fait dans ce luxe, tous ces champs des possibles nous exaltaient, nous éloignant des diktats du commerce visible. Je dis Nous, car les collaborateurs participaient vraiment. Les “clients” en direct ou par émissaires interposés représentaient une société au-dessus des réalités visibles, les réalités sociales et financières. Tous furent silencieux, tous furent d’une exemplarité dans les contacts et les conditions de fabrica- tion et de fourniture des objets rêvés par eux-mêmes et mis au point par mes dessins. Tous ont eu cette régularité de produit fourni accompagné par les factures de commerce obligées!f. Et c’est à ce moment-là qu’est venue et s’est aperçue l’incongruité vis-à-vis des extérieurs à nous, moi.
15 Cadran que j’ai dessiné et exécuté à la main avec un pinceau appelé ‘‘poil de cul”. Pinceau toujours dans mes tiroirs.
16 Promis à ces moments inoubliables, je ne dévoilerai jamais les identités et les lieux de livraison.
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Bernard Troude Personne n’a vu venir le moment du désastre
Personne n’a su me dire que je me trompais, que je me fourvoyais, que je m’égarais. Pas même par deux fois la brigade financière de Paris en la convocation, forgeant un traumatisme sans nom. Je me rappelle pour le premier rendez-vous être face à un individu corse que j’ai troublé, car j’écrivais toutes ses questions en couleur rouge et mes réponses en bleue et verte. Il n’a pas pu me l’interdire et cela a produit qu’à chaque demande identique à une précédente, je lui répétais ma même réponse. Finalement, c’est ce personnage arrogant qui a été déconcerté. La seule coexistence, avec les actualités, a été que sur mon dossier était écrit en rouge et en travers avec un point d’interrogation : “Chaumet bis”; rap- pelez-vous ou renseignez-vous. Mes comptabilités restent au “vert” et je continue jusqu’au fameux lundi matin quand je ne suis plus rien dans mes créations de sociétés.
Huit juin 1987, nous venions de fêter nos dix années de créations et de travail productif en sertissage lors d’une fête hippique à Cannes. Certes, avec des hauts et des bas rapprochés pendant ces années productives en qualité recherchée par les grands joaillers, je dois, dès le lendemain, déposer mon bilan au tribunal de commerce parisien. Pour statuer sur un sort, je demande au notaire familial de me communiquer un document que j’ai signé pour un emprunt de société. La notaire me répond ne pas le connaître et ne pas le posséder. Déjà, manipulation non cachée. Je hurle et je crie et je tremble. J’arrête la communication dans le parler sans appel de la ‘fonctionnaire assermentée”” qui est aux ordres de qui ?
En définitive, et c’est souvent le cas en toutes les familles, la branche maintenue en connaissance réelle est la branche maternelle avec la- quelle pour ma part j'aurai, pour des raisons initiales ignorées, des rela- tions d’affection plus étroites. Le côté charentais, quand grands-parents, oncle et tante, parents directs de maman, attachements maternels, a comblé de moments affectueux ma vie courante. Le premier vrai ca- deau de mon oncle maternel et ma tante sera ce chevalet pliant complet pour peinture sur place ou en extérieur, j’ai onze ans. Je signale que ce chevalet, je le vendrai pour me payer mon inscription à mon concours de sortie des Arts Appliqués en 1960. Oui, c’est concours et non exa- men ou contrôles continus, cette erreur infinie. J’ai à signaler que ce concours nous mettait “en charrette” pendant quinze longs jours et nous récompensait d’un savoir-faire appris et entretenu et redonné. Concours final à 16 élèves en deux sections pour une entrée en première année à 80 élèves en deux sections quatre années avant !
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Papa et maman, enfin heureux et sans aucun doute possible quant à mes avenirs avec mes choix artistiques d’études réelles. Juste avant mes dix ans, une entrée remarquée en scoutisme avec le “jamborée” international au château de Chamarande en ex-Seine et Oise maintenant Essonne. Période scoute qui va durer jusqu’à mes vingt ans et pendant laquelle Charles-Marie va enregistrer tout ce qu’il lui faut pour soi- gner, sauver de la solitude, apprendre à rendre service et à donner sans compter. Période fondamentale pour toutes ses amitiés entre jeunes et entre parents. Les gens, les scènes, les choses l’intéressent plus que les paysages et les façons de vivre que je compte à mon échelle faire évo- luer hors des soucis de patrimoine, cette invention des romantiques du XIXème siècle. Je suis convaincu qu’un immeuble haut est plus intéres- sant que la montagne inerte ou les paysages destinés aux tourismes am- biants. J’aime le silence du regard, les visions personnelles émouvantes à ces fenêtres souvent fermées, les situations créées les plus drôles dont certains scénarios me sont venus en contemplant des situations de com- munauté, des passages d'hommes et femmes et enfants en des endroits que j’estime comiques.
Cela m’évoque des réunions entre amis et amies, quand avec trois de mes amis en ‘“‘surboum” dont Daniel, le plus cher ami à mes yeux alors que son apparence me hante depuis sa disparition de mes horizons, nous sautions du troisième étage... comme les parachutistes dans leur apprentissage. Nous avons quatorze/quinze ans. Nous commençons à danser tango, slow puis encore valse et rock... Chacha et charleston, madison et bourrée auvergnate... Première aventure et façon de boire avec l’apparition des jus de fruits et des sodas, un peu d’alcool avec lequel nous nous amusons à faire boire à la paille. Et aucune ambiguïté, nous sommes des partenaires pour nos amies, donc devenues plus que des copines. Une amie et moi aurons notre dépucelage en accord l’un avec l’autre. Nous partageons une sereine tranquillité parfois non visible chez certains et surtout certaine dont la famille ne m’apparaît pas aussi ouverte que chez mes parents. Nous revenons de ces samedis après-mi- di avec la question : et ce soir ? Puis ce fut le soir et la nuit. Maintenant, nous rentrons nous coucher. Il est dimanche, huit heures du matin. Je croise mon frère aîné qui part pour les E.O.R sa préparation à l’incor- poration militaire après ses études à l’aviation civile (ENAC-Orly). La matinée voit se préparer le déjeuner dominical régulièrement en famille complète, y compris notre tante, sœur de papa... et souvent un (ou une) invité surprise.
Cependant, il me faut louer l’attachement réel en continu et sans relâchement aucun de cette douce dame qui restera notre marraine à
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nous, les quatre frères : tante Henriette, sœur de notre père, très dispo- nible et dévouée aux autres dans le handicap, celui déstabilisant par une paralysie totale au plus haut point, la poliomyélite. C’est ce personnage familial resté dans un anonymat volontaire en plus de nos activités qui nous a impliqués dans la volonté de donner : donner sans attendre de retour. Elle fut remerciée et mise à la retraire par son employeur un mois avant la date ultime pour recevoir les avantages de la médaille d’or du mérite. Honte à ces personnes d’une richesse insoupçonnée et cachée, nous nous en sommes aperçus trop tard par ses propres dires.
Notre tante possède cette faculté de donner. Une religion très mar- quée pour elle-même : faire du bien et répandre du bonheur autour d’elle. Rien de sa vie personnelle, de ses amours, de ses possibilités d’entraides, de ses compétences nous sera enseignée, mais nous le vi- vrons en direct, y compris dans les salles-dortoir d’hôpitaux parisiens ou elle existe dans trois mètres carrés. Sauf quelques allusions au temps de sa jeunesse quand ses parents, mes grands-parents paternels, sont voisins de la famille Donnadieu et leur fille unique devenue Marguerite Duras. Pourtant, elle sera toujours présente malgré une “guerre” dé- couverte entre belles-sœurs dans des lettres conservées, notre maman et elle, sœur de papa. Par ailleurs, elle sera le lien direct très étroit entre nous et la famille de Rouen.
Nous sommes quatre garçons, ils sont huit enfants super-doués en tout et très tôt diplômés en études supérieures, pharmacienne à 21 ans, Ambassadeur à 24 ans, Commandant dans la Royale à 26 ans, etc... et un ingénieur au prénom Bernard, revenu du désert et du pétrole — exer- cice de sa profession chez Shell et British Petroleum — comme “témoin de Jéhovah”. Dans un très beau missel conservé par cette tante affec- tueuse, nous retrouvons la photographie d’un homme et une signature, et un endroit, le Maroc... Quel homme est présenté sur la photo ? Ou quelle vie dénoncée non aboutie ? Nous pouvons deviner et rêver pour elle, maintenant qu’elle nous a quittés la veille d’un évènement fami- lial important, la communion solennelle de notre fille. Aux instants de changements voulus et recherchés de ma survie maintenant que nous sommes deux puis trois puis quatre, aucune probabilité afin d’abandon- ner un principe de l’internationale récité et chanté parfois : « Du passé faisons table rase... le monde va changer de base ». Cette prophétie d’Eugène Pottier, l’auteur de L'’Internationale, a couru tout au long de notre XXème siècle, par contre ne semble plus être entendue (hélas !) aussi souvent dans les oreilles des malentendants volontaires accrocs aux finances et à ce maudit argent de ce XXIème siècle.
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J’ai à me rappeler les manques de tout le reste sous condition d’attri- bution par tickets de rationnement — plusieurs couleurs dont la rose pour aller chez le pharmacien — en cette fin de guerre se poursuivant jusqu’au 1* décembre 1949. Puis, en 1954... commence l’autre, celle des décolo- nisations en règle, situations très souvent bêtes et méchantes, à quelques exceptions près ! Cette réflexion de /’internationale m’anime aussi au sujet des ruines qui sont des gouffres financiers, des gouffres pour les mémoires, des dangers que l’on entretient, tout cela afin de préserver un patrimoine, représentatif de l’argent engrangé. Ce vilain mot.
Un parallèle arrive tout de suite : pour notre famille, je fus le premier marié, mes tendresses et mes affections ont été aussi du côté maternel, me permettant et avec son accord d’appeler “Maman” la maman de ma femme. Ce fut un cas de discorde avec la sœur. Comme dans beaucoup de cas, la transmission s’est faite par la maman, ma moitié, mon coup de foudre. Maman italienne, maman juive, maman africaine, maman inuite, maman du monde entier, la prédominance réelle est par cette transmission acceptée ou mal entendue et essentiellement par oralités. Avec un consentement non professé, pourtant bien corrélé, il existe cette volonté affichée de toutes les mamans du monde : faire que toute progéniture vive et soit la vraie descendance d’un couple qui s’est for- mée, et depuis quelques années, vraiment choisi.
Face à mes parents, que j’aime par-dessus tout, inquiets de mes choix pour la sculpture et le dessin, une personne a sauvé mes envies d’être artiste indépendamment des choses connues. Le directeur de l'établissement, communément appelé “Totor””, et son adjoint un ‘‘pre- mier nommé” monsieur Petit, homme grand, habillé de gris au pied bot, adorable et très strict avec les horaires pour professeurs comme élèves.
Leur réception et leur réponse à mes parents ont laissé libres mes choix.
Avec cette communauté aux Arts Appliqués à l’industrie, il est es- compté le fait que « réussir dans la vie » est tout l’enjeu de la première partie de l’activité, « réussir sa vie » est celui de la deuxième avec ce qui nous a été transmis. Néanmoins : qu'est-ce que réussir ma vie ? je rap- pelle souvent que partout où je commence ou je m’épanouis, partout où il est question d’œuvrer, face à autrui, je suis le plus jeune. Un épisode douteux de mai 1960 au 15 aout 1960... Je suis enrôlé à Coulommiers. Pas avec les officiers ou apprentis officiers, je suis volontaire pour mon- ter la garde la nuit en coin du hangar face à des champs. Et, je me re- trouve emporté à l’hôpital militaire du val de grâce à Paris. Je suis dans une cellule sous les toits, attaché aux chevilles et aux poignets. Ma tante vient me voir. Les nuits sont loin d’être silencieuses avec des hurle-
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ments et des invectives issues de la salle commune. Un comité passe me voir, me fait détacher et nous discutons : je leur explique en premier que je n’ai nullement envie de me saborder et qu’après 12 années de scou- tisme, je pouvais me passer de ce soi-disant service militaire, perte de temps. Je suis réformé avec un chiffre clé qui m’interdit toute prétention à un dédommagement de santé et surtout une possibilité de m’enrôêler en mission chez les légionnaires. Je rentre à la vie civile avec un désaveu complet de mes parents et de mon frère aîné Michel. Plein de détails me reviennent de ces quinze jours d’août.
Passons à d’autres temps
10 octobre 1960, je me fais embaucher en premier chez un couple dé- corateur, lui est adorable et elle, pourtant du même niveau et genre d’études très incompréhensive et patronne maladroite, trois années de découvertes de la destinée d’adulte à plein temps. Puis, avec mes connaissances techniques et artistiques et mon BTS, je suis intégré chez un premier employeur de grande envergure industrielle internationale et de reconnaissance mondiale avec des usines de production au pre- mier plan des techniques de fabrication complétées par une société de gens, tous syndicats confondus, très favorable aux discussions hétéro- gènes, mais indispensables. Aucune vantardise, aucune velléité de faire semblant, je suis là, donc je dois faire, dois émettre, dois accomplir. Je suis libre ! Charles-Marie ambitieux ne fait pas pour le lendemain, mais pour tout de suite à un détail près : il fait toujours attention au chiffre treize qui est banni chez nous, chez moi. Il évolue seul au gré de ses rencontres et de ses accoutumances aux nouveautés de situation. Cela me convient et me rapporte.
J’ai ce souvenir d’une situation “grotesque” quand ma maman apprend que mon salaire en usine, j’ai 19 ans, est plus fort que l’addition du sien à celui de mon papa. Et tout le temps, jusqu’au désastre imprévisible de 1987, mon travail et son exécution aura été plus sensible à mon cer- veau que son rapport à l’argent dont je ne parle jamais, pas même main- tenant. J’éprouve le ridicule de ce genre de parlotte, en fait, pour évi- ter cette situation “grotesque” devant qui que ce soit. À cette époque, quand même très libre pour ma part, il est déposé dans ma mémoire, que je sais maintenant qualifier de chromosomique de chaque cellule, le rôle particulier qu’elle a à tenir dans mes réactions corporelles. Cela me permet deux choses : construire mon corps et assurer une grande partie de son fonctionnement selon sa place occupée face aux avenirs, face aux intervenants que j’ai recherchés.
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« Ôter le minimum de ce qui est devant nous, la viande et les lé- gumes, les tiges sont les seules choses que l’on jette. » Voilà une phrase familiale quand nous devons faire notre propre cuisine le jeudi midi. Nos parents travaillent. Ils sont hors de chez nous de sept-heures qua- rante-cinq, train de huit heures cinq et retour ensemble à presque vingt heures. Courbé au-dessus de la grande table de cuisine/salle-à-manger, à l’intérieur du petit carnet, à nous, donné, avec l’écriture maternelle ou celle de ma grand-mère, je lis l’instruction pour nous quatre. En quelques années, cette histoire est devenue une vitalité nécessaire de déjeuner entre garçons, parfois avec un invité, ami de l’un ou de l’autre, jusqu’à un apprentissage du savoir cuisiner.
Avec toutes nos libertés accordées, nous savons découper, dégraisser, éplucher puis nous serons apprivoisés afin de savoir entretenir le corps, le mental et surtout la présentation face à autrui quel qu’il soit obligeant nos cerveaux à connaître le repassage après le lavage, faire son lit au carré, etc... cela à partir du cadeau offert à nos dix ans en même temps que cette enveloppe et dans celle-ci : tu veux être libre, c’est à toi de faire. Le temps passe et voilà mes premiers emplois pendant mes scola- rités. Depuis vendeur à l’étal du marché le samedi, très vite j’opte pour mes quatorze ans une place en usine qui me rapporte ‘‘une fortune”. Je signale qu'ayant eu mon certificat de fin d’étude avec mention, en classe de 4%, j’ai eu le pouvoir de postuler une place d’apprenti pendant les congés. Tout en reprenant le chemin du CES et en vacances scolaires, cela m’a permis de me payer ce que je voulais prévoir de faire pendant d’autres moments de vacances, y compris ces fins de semaine qui, à cette époque, commencent le samedi à 16 h.
Cette conversation a débuté entre l’enfant — Charles-Marie que je suis — et sa mère sur ce sujet. Suis-je salarié, suis-je inscrit aux droits sociaux ? Ou suis-je en bons termes avec mes employeurs ? Cela est ar- rivé au sujet d’une personne de l’entourage en grande difficulté que mes parents ont aidé le mieux qui leur est possible. Cette conversation va se répéter pendant les deux années avant mon choix de vie suite à ce coup de foudre. Je ne veux rien et reste debout tout en me jouant des drames et des comédies admirables, de grotesques et d’imprévus : voilà le vrai commencement de ma vie d’homme responsable. De la même façon que cela est inscrit dans chaque humain, mon rôle social, que je domi- nerais dans mes rencontres d’activité, est plein de cette virtualité énergi- sante qui est soutenue et conduite par mon libre arbitre. Les rencontres importantes se font à ces temps-là. Ainsi, me découvrir et m’accomplir à réussir ma vie à l’échelle altruiste reste pour moi ce pour quoi je suis né, faisant tout en participant modestement, toutefois pleinement, aux
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évolutions des formes de vie autour de la mienne qui me concerne en notre petit monde. Les grands rendez-vous commencent avec monsieur Arthur Martin. La suite sera confiée en une autre suite de ce récit.
Qu'elle soit adorée en toutes circonstances ou qu’elle soit incom- prise parce que trop présente, qu’elle soit ou ait été aimante ou défail- lante, obsédante ou importune, voire nuisible, une mère, notre mère, tient la place fondamentale dans nos positions, même et surtout quand elle n’est plus de ce monde. Notre mère s’en est allée d’une manière incongrue, inhabituelle et sans possibilité de retour. Un étouffement, inopiné et grave, au point que les secours d’urgence sont arrivés trop tardivement quelles que furent leurs capacités de rapide intervention. De vie à trépas, sans avoir de relations suffisantes, nous — mes frères et moi — savons son existence libre de tout, occupée et d’un coup existence stoppée, situation brutalement imposée. Finalement, qu’est-ce le plus difficile à admettre : la brutalité du moment pour notre mère ou suivre l’autre maman subissant une dégénérescence pendant presque quinze années ?
Que pourrai-je imaginer de plus résistant que la figure de ces deux mamans dans le récit de mes développements vitaux, le récit de mes messages ? Tantôt figure d’autorité, tantôt inspiration, tantôt confidente, elles portent tous les visages à la fois et s’imposent comme des person- nages d’importance réelle dès qu’elles apparaissent au fil des souvenirs. J’ai ce rappel de mai 1954 : courant depuis l’école primaire pour la retrouver chez nous à son retour après un mois de repos seule chez son amie, dentiste à Saint-Etienne-de-Tinée dans ce village au-dessus de Nice. Ne pas oublier que nous sommes en 1954 et à Villeneuve-le-Roi, 78, maintenant 94. La raison ? Raison non dite, simplement annoncée comme une dépression. Elle est profondément universelle !
Qu'elle soit aimante ou destructrice, Mère n’aura pas de cesse d’ins- pirer les moments de lecture, les instants de réunion, les fondements de nos existences. Ceux qui nous attachent bien souvent à en faire un sujet à part dans les réunions familiales ou entre amis. Bien évidem- ment, ma littérature contemporaine n’échappe pas à ce cycle de vie. En accord avec ces temps passés, aucune attirance pour ma part d’être en vacances — de quoi et avec qui ? — aucune attirance déjà pour les tou- rismes qui me font honnir le mois de repos — soi-disant — payé par les onze mois d’un labeur qui n’est plus sujet à satisfactions recherchées.
Charles-Marie comprend cette tendance coutumière dès la plus tendre enfance et les adolescences.. oui, au pluriel ! Car ces moments,
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de fait, existent. Nous en prenons conscience à l’occasion des retours de congés répétés, compris les fins de semaine entre communauté rassem- blée, racontés « à chaud » entre gens, amis, amies, collègues et connais- sances de nos environnements et les commentaires sur le journal. Rap- pelez-vous ce quotidien ‘“France-Soir” qui a fini par sombrer dans sa page trois, celle des chiens écrasés : les leurs étaient les morts de la fin de semaine, essentiellement sur les routes. Dans le bureau que nous par- tageons tous, époque des bureaux sans cloison dit “open space”, sauf pour les directions, à tous les niveaux sociaux dans les entreprises, pe- tites ou grandes est apparu que, toutes et tous, nous dévoilons certaines expériences biographiques personnelles, parfois intimes, aux personnes renseignées.
Après coup, ces manières de « se raconter » sur le terrain, rarement équivoques en médiation, s’accompagnent d’un sentiment de malaise, fondé sur l’impression d’avoir commis une indiscrétion organisée — nous savons intériorisé, peut-être à tort, qu’une « bonne » conversation consiste à faire parler l’autre en face de nous, évitant autant que possible d’y inclure nos histoires personnelles. Charles-Marie se rappelle alors de rechercher par nécessité les outils intellectuels de contact rapidement mis à disposition afin de rendre compte de ces récits de nous-mêmes, afin d’en objectiver le contenu et les effets voulus. Gloriole d’un mo- ment passager et coutumier du lundi matin.
Il faut vous parler d’un temps quand travailler en usine ou en bureau confortable, en société ayant le même but ‘tous pour tous” dans l’image de l’entreprise, faisait partie d’une éducation générale y compris en pu- blicité qui ne vantait que les produits à consommer et qui ne soumettait pas aux esprits des images d’une vie autre et meilleure ailleurs. Et sur- tout n’existe pas ce marketing exclusif sur des vacances à prévoir et à financer avant d’avoir reçu une compensation par son travail régulier puis rémunérateur. Jamais assez diront certains évacués — émigrés — en une région frontalière d’un des pays les chers du globe en dictature de l’argent-roi, sociétés galvaudées et finalement sans aucun intérêt ayant une ligne de mire : la sauvegarde d’une individualité incompréhensible, univers de l’arnaque infinie.
Être créateur intelligible, c’est en tout cas la promesse d’un pouvoir de création presque sans limites sur une base de systèmes innés, avec en complément des connaissances et des intuitions, ces catégories de rai- sons intentionnelles pour lesquelles de plus en plus de souhaits me sont formulés. Et cela en tous horizons de toutes les industries. Seulement, parfois les comparaisons avec des confrères de métier peuvent être jus-
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tifiées. Je redis et répète, par rapport à ces personnes installées dans le métier, je suis très jeune, souvent le plus jeune. Inutile de préciser que de temps en temps, les obsessions à tout niveau apparaissent bien cachées puis éclatent lors de résultats proclamés avec un choix fait par mes travaux et sur la maîtrise du faire accompagnant ces projets.
Je suis le héros de moi-même, je suis celui qui explose en ses propres idées du faire. Je suis celui qui n’est pas attendu dans la réussite de quoi que ce soit. Je peux imaginer qu'aucun fils ne se sera libéré de ses parents aussi rapidement, dès l’âge de repérer les humains dits majeurs, d’apporter une compréhension à des images décryptées d’adultes dans mes entourages, découverts dans mes lectures, les films vus, surtout le théâtre fréquenté assidûment. Tous les voyous côtoyés avec leur dieu- argent, quelles que soient les notoriétés avancées, ne se rendent pas compte d’un succès arrivant, succès que je masque par une obsession de l’ordinaire, du commun, du pour tous. Pendant les trois mois sous les drapeaux, je reçois la seule lettre de mon père... Il avait cette écriture lisible et très masculine. II me promettait et me faisait promettre un changement hors du commun et surtout avec le commun. J’en prenais ombrage et je n’ai rien répondu ni par oral ni par écrit.
Maintenant, j’ai ce doute insupportable — quoique ? — de n’avoir rien fait, ce qui a pu l’offusquer, mais qu’il n’en dira rien. Espérant quitter cet univers militaire sous les drapeaux, je crois que jamais un fils n’a pu haïr ses parents autant que moi, à ce moment-là. Alors que j’essayais, seulement, de leur expliquer dans un murmure rageur que cela me com- promettait irrémédiablement aux yeux de mes univers escomptés, et que je faisais un nouvel effort pour me pousser derrière la porte de chambre, mon visage s’est pris une expression désemparée, mes lèvres se mirent à trembler, et je m’entendis une fois de plus formuler l’intolérable, de- venue depuis longtemps classique dans mes rapports : « Mais alors, avez-vous honte de mes envies d'indépendance ? » ou encore « avez- vous honte de l'option objecteur de conscience ? ». Il est sûr et certain que cela aura été la découverte d’une possibilité de conscience qu’ils connaissaient, mais ne voulaient pas entendre.
«Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il
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vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. »!' (Romain Gary)
Chez nous, quatre garçons, les relations mère-fils semblent plus particu- lières encore, marquées par l’ambivalence, l’amour, mais sans inquié- tude et sans addiction formelle. Mes envolées seul à travers la France et encore plus loin, Corse et Tamanrasset, je répète souvent, illustrent bien ces choix, mes choix. Il a fallu être encouragé à l’expérimentation, acceptation des échecs comme partie du processus et trouver des solu- tions pour avancer. Ce sont des phases d’une raison de mes énergies, de la résilience — que j’ai découverte par la lecture — et de l’apprentissage en continu utilisé au quotidien quel que soit le sujet.
Apprentissage dès l’année de mes quatorze ans à ces vacances passées chez un fermier en Charente. En juillet, après un camp en Corse, j’ai été “moniteur” d’une dizaine de bambins — moyenne d’âge six ans — dans une propriété en face des menhirs de Carnac (Bretagne) et du tumulus Saint-Michel... Ce fut cet apprentissage sur le terrain du néolithique et de mes choix entre météo corse et bretonne. Devinez mon choix catégo- rique. Le résultat est un tout premier “salaire” pour le service rendu et après cet espace, descente en stop vers la Méditerranée.
Des livres de garçons comme ”’Le lion” de Joseph Kessel!#, comme “Lâchez Tout” du commandant De Brossard!” et “Ceux du club de la chenille” de Gerald Bowman?? sont dans les cadeaux de mes 13,14,15 ans... Je ne les apprécie guère, mais je les lis et eux m’apportent le souffle du vent pour partir, m’évader. Quand on est petit, c’est souvent un sentiment d’amour sans bornes et d’admiration pour sa maman qui l’emporte, mais à l’adolescence, les conflits et les incompréhensions sont fréquents. Et quand je deviens moi-même parent, la relation peut aussi se modifier, dans un sens ou un autre, selon l’histoire de chacun. Ces livres sont des signes évidents encore et toujours avec moi en bi- bliothèque personnelle, malgré tous les bouleversements et les déména- gements. Aucune littérature avancée, tels les récits de Jules Vernes ou
17 Romain Gary, La Promesse de l'aube, Paris, Folio, 1973. 18 Joseph Kessel, Le Lion, (1966, Gallimard), Paris, Gallimard coll. Jeunesse, 1967. 19 Commandant De Brossard, Läâchez tout, Paris, France Empire, 1956.
20 Gerald Bowman, Ceux du club de la chenille, Paris, France-Empire, 1956. Dans ce livre, à la première page intermédiaire, est inscrite pour une première fois ma signature... qui a été longtemps mon signe et avec le temps reste presque la même que maintenant.
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encore cette histoire de Saint-Exupéry que je n’ai jamais pu terminer “Le petit Prince””?!, fait ma jouissance à la lecture. Tout pareil, aucune pièce de Molière n’a pu me faire rire, pas plus que les films de Charly Chaplin n’ont pas encombré mes emplois du temps. Différent, je vous dis, préférant passer des heures devant les westerns avec John Wayne et Dean Martin, James Dean ou les comédies musicales avec Judy Garland puis Liza Minnelli…
Avec l’arrivée d’un complexe tourne-disque et radio, Charles-Marie devient distinct en beaucoup de talents, comme ceux de James Dean Frank Sinatra e Samy Davis Jr plutôt que Fernandel et Tino Rossi puis en chanson Georges Brassens, mais pas visiblement, préférant Louis Armstrong et Ella Fitzgerald à Elvis Presley tout autant Glenn Miller et Duke Ellington aux artistes français sauf Boris Vian, Charles Azna- vour, Distel, Deguelt, etc. Charles-Marie persiste à dire qu’il est dans le commun vécu de toutes les familles qui nous sont proches tout en s’émancipant d’une éducation de notre après-guerre.
Les langages, simples et dépouillés, restant tout de même poétiques parce qu’ils sont destinés à être compris par le plus grand nombre, sont en réalité pour Charles-Marie le véhicule privilégié d’une conception symbolique de sa destinée. Chacun des chapitres racontés ici va rela- ter une rencontre d’un objet avec un sujet et avec le temps qui passe, qui laisse celui-ci perplexe, par rapport aux comportements absurdes de certaines grandes personnes côtoyées. Ces différentes rencontres peuvent être appréciées comme une allégorie.
Quels impacts a eu maman sur ma vie de fils ?
Pourquoi ces liens ont-ils été si complexes et souvent si éloignés ? Comment me construire avec une mère jamais défaillante ? Comment aura-t-elle été une bonne maman ? Ces questions peuvent aussi être pour ma grand-mère maternelle. Je termine juste avec cette recherche d’actions initiales et je me sors des encombrements d’officiels dossiers afin de renforcer une personnalité qui se remarque de plus en plus. Je m’'émancipe de tout néanmoins dans les règles de la stabilité familiale commune. L’embarras est sur les horaires, les façons de s’habiller, les entre-deux travail/famille/copains-copines. Comme à l’habitude, je suis très régulièrement accompagné, sachant que nous ne serons jamais re- jetés ni éloignés.
21 Antoine De Saint-Exupéry, Le Petit prince, (1943) Paris, Gallimard, coll. Jeunesse 1960.
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Un autre argument arrive de plus en plus avec ce choix d’études en arts plastiques et les chances qui me sont allouées en ce texte que j’ai lu, rapportant une citation d’Hector Berlioz : « La chance d'avoir du talent ne suffit pas ; il faut encore avoir le talent d'avoir de la chance. » En fait, il m’est recommandé de savoir utiliser la chance de pouvoir exploi- ter le talent qui s’amoncèle au gré de mes vies de tous les jours, dessiner (art et technique) ou modeler (terre glaise et plâtre), peindre (gouache et aquarelle), coudre, tricoter et broder. Quiproquos ? Pas forcément ! Enfants et parents puis communautés choisies cohabitent souvent dans des situations cocasses. Serait-ce un décalage avec ce qui doit se faire et entendre ? Je me répète cette phrase lue d’ André Malraux : « À chaque tournant de civilisation, il y a une invention luxueuse. » Ou avec le parler de notre temps, y aurait-il un problème de ‘décodeur mutuel”, un problème d’image vue et redonnée ? Découvrir des équivoques quo- tidiennes... montrer que l’art de la communication — le marketing de maintenant — est loin d’être dominé, assujetti à la raison directe !
Avec ce texte de mes vécus, s’ouvre une petite fenêtre humoristique sur des scènes de notre marche familiale. Toutefois, à bien y repenser, est-ce que les personnes qui ne déchiffrent pas tout, sont bien celles que je suppose ? Charles-Marie peut concevoir que les codes sont établis et qu’il y a nécessité de transgression pour obtenir une création — sujet ou objet — et qu’il y a décodage pour la transmission à un groupe pouvant s’emparer du sujet/objet. Il a enregistré avec ses temps d’études qu’il faut de l’ensemble et du détail, création d’un tout et du détail documen- taire ; ces dessins de représentation d’une pièce de l’objet/sujet interpré- tant tous les domaines dont les cotations permettront son élaboration, souvent par quelqu'un d’autre à convaincre en premier.
« Le quiproquo, c’est d’abord la vie même qui en est un, et le plus compliqué de tous. » (Citation : Luigi Pirandello)
Tous les soirs, à dix-huit heures encore, en classe, en quittant l’école rue Dupetit-Thouars (Paris 3°"), c’est l’heure de pointe des échanges entre communautés et les trottoirs sont noirs de monde. Beaucoup de personnes rejoignent leur domicile depuis leur lieu de travail. Dans cet arrondissement, beaucoup de bureaux et d’entreprises moyennes, un square et un marché — celui du Marché du Temple ou celui couvert des enfants rouges — et très vite cette place reconnue du monde entier : place de la République. Nous, étudiants, école de garçons ou la mixité n’existe pas encore, faisons la même chose dans ce flux, ce brassage d’ethnies différentes. J’apprécie énormément ce mélange des genres hu- mains avec plein de religions. Je laisse traîner mes oreilles et je capte
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quelques bribes de conversation : le travail et les collègues entre eux, la famille, les enfants. Je dois prendre mon train de banlieue sud à la gare d’Austerlitz. J’arrive un peu en avance, je ne cours pas après un train à l’horaire précis et j’y retrouve des personnes qui ne me connaissent qu’à cet endroit. En fait, j’explore un univers d’entre-deux qui va me pas- sionner toute ma vie et dès cette découverte de possibilité individuelle : la maison, l’école et cet entre-deux où je suis seul face au monde, sans inquiétude, sans fantasme et sans objectif, sinon celui d’arriver chez nous tout en préservant fortement ce qui fait être moi, Charles-Marie. C’est à ces moments la découverte de mes possibilités d'évasion en rêves, mais aussi vivre des réalités en rejoignant des personnes, quel que soit leur âge, même si chacune d’elle n’est pas informée de ce que je trame et de ce que j’identifie avec elle-même. C’est à ces instants qu’il faut me méfier des impostures et des charlatanismes, devenus règle d’or de nos contemporains.
Cet état se trouve légitimement renforcé quand ce qui est dit touche à mon individualité. N’ai-je jamais été tenté de ne pas retranscrire ma propre façon de (mal) formuler une question lors d’une retranscription, alors même que je m’évertue à rendre compte de chacune de mes hé- sitations orales avec des personnes rencontrées ? Ce n’est pas habituel et pas régulier qu’il s’agisse de réécrire en « bon français » la formu- lation de mes questions, ou de simplement la faire disparaître dans la présentation de mes propos. Il est évident que je n’applique pas à mes propres prises de parole le même traitement qu’à celles des personnes que j'écoute en tant que jeune employé, puis jeune assimilé cadre puis ingénieur cadre puis, beaucoup plus tard... directeur général technique dans un groupe important international. Ligne de vie juste, prévue et accordée à des instants exclusifs. Vous le saurez, cela se poursuivra par une vie autre chez les intervenants en art, sociologie, philosophie, mé- decine et recherches en différentes éthiques. C’est une histoire tout à fait banale et pourtant intéressante parce que non prévisible et surtout non prévue pour Charles-Marie.
Amener, ma personne observée, à « se raconter » va constituer un sa- voir-faire fondamental sur cette vision depuis le plus loin possible dans les âges précédents. L’instruit qualitatif devient source de moi-même en mes méninges que je sais être multiples. L’évidence, en ces temps de re- cherches sur soi-même, Charles-Marie veut témoigner d’une expérience très tôt commencée, très tôt partagée en communauté, je répète : les autres sont des faces à moi importants, que ce soit famille, amis, amies, collègues ou gens de métier très différents. Il s’agit pour ma personne d’engranger ce fait passablement égoïste de me faire du bien en mettant
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en avant les raisons multiples valables et sincères et toutes à égalité de performance aux fins d’assortir de plus en plus mon individualité.….. Les développements d’imagination excités par l'extraordinaire confortent les habitudes de mes rêves et de mes chimères.
Comprendre le pourquoi écrire à moi-même en y mêlant tout ou presque tout
Le jeune Bernard se dit : « Qui que vous soyez qui me parcourez, jouez votre éventualité. Comme je le crée sans aucune précipitation, de même à l'instant précis de cette écriture, je me divertis de vous. C'est une fortune partagée avec tous, ni vôtre ni mienne réellement, occasion de tous les humains et leur propre lumière. »
Encore une fois, sachez que chaque objet porte une date et une cause, porte un nom, porte une action, porte des émotions, des bonheurs et des colères. Je peux dialoguer sur ma situation actuelle, de la manière dont je souhaite une évolution avec des engagements que j’ambitionne saisir envers moi-même, moi-même étant deux, ma femme et moi. Hercu- léen !
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Cette écriture à moi-même entre en vie comme étant un art, un exercice de graphisme vers l’apprentissage à se représenter soi-même. Alors, je découvre l’état mental que j’instaure avant, pendant et après cet exercice très personnel incluant les arts de la correspondance qui devient une de ces clés afin de transposer de la puissance, énigmatique à ce moment-là, que je tiens à m’accorder sans délai. Je découvre égale- ment l’importance que je sois moi et m’apporte l’intérêt dans les meil- leures conditions des possibles afin de bénéficier et exploiter des temps accordés à cet art du manuscrit épuré. Me synchroniser une séquence de vie face à un objet ou un lieu en me rappelant les noms — sujets et humains — n’est pas une banale démarche que je possède précisément. J’envisage ce geste « sacré » envers moi-même comme une implication de me retrouver avec ce que j’ai conservé de plus intime et profond. Une phase écrite ou dessinée sera toujours un comportement pour me retrou- ver avec moi-même, pour prendre soin de mon corps et me retrouver à l'équilibre physique et émotionnel. À cette fin, cela est devenu depuis les cours (CES ou Arts-APP.) l’instrument au service de ses dévelop- pements personnels, tout autant comme dit maintenant ‘‘un processus thérapeutique”.
Instinctivement, mes besoins d’aptitude à m’épancher se manifestent quand j’ai à vivre quelque chose de particulier. Allons vers un change-
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ment familial ou de nouveaux professeurs, un emploi, une maladie d’un proche, parent, amie ou ami, une prise de conscience en utopie ou certi- tude. Me suis-je une fois senti perdu, désorienté ? Aucune pensée dans ce sens. J’ai parfois souffert, beaucoup souffert mais rarement physique- ment, car suis continûment “‘très dur au mal”. Par contre, j’ai le besoin de poser les choses et de les dire, de coucher les mots sur le premier pa- pier venu, mots ou dessins, pour être plus clair en ma tête. L'expansion dessinée ou écrite permet ces retrouvailles en un pouvoir d’action et des affirmations sans avoir à défendre mes points de vue d’une manière verbale et directe de mes envies d’urbanité. « Que m'importent vos champs ! Que m'importent vos bêtes ! Hurla-t-il. Vous vivez une vie ma- térielle et sordide. Vous ignorez le luxe !.… » Affirmation tenue de Boris Vian dans son ‘“Arrache-cœur”” en 19537. En ayant lu ce document, Charles-Marie reste simplement sur ses bords, décrivant les images de ses voyants de nos mondes. Je dis et répète souvent que décrire et parler simplement avec nos mots de tous les jours. Charles-Marie perçoit cette révélation d’un monde démesuré l’entourant, ce monde des désirs im- placables ou chacun cache une haine alors que les humains — hommes/ femmes et autres genres — songent à partir sur leur bateau, laissant leur femme rêver de remparts pour les retenir. En rapport à l’époque de 1953, il faut reconnaître quelques changements aboutis sur ces sujets.
Dans ce que j'apprends de tous mes professeurs, hommes libres en tout qu’ils sont et qui fondent mes connaissances, ce sont les autono- mies dans les aspects découvertes des Arts. Mon professeur préféré Mr Zwobada, l’artiste sculpteur/dessinateur (c’est lui qui se nommait ainsi) me détaille mes possibilités et m’implique dans mes accès à des décou- vertes en noir et blanc. Je me destine après une réussite à un nouveau BTS à l’esthétique Industrielle — celle vraiment concernée dans l’in- dustrie — celle qui est comprise comme un résultat de la différenciation contemporaine des sphères visibles des activités autour de moi. Il est certain, sans aptitude scientifique originale, que très tôt j’ai montré des dispositions avec un esprit artistique pointu quand, à chacun des coups de crayon et chacun des coups de pinceau, c’est une idée d’origine qui influence les projets quels qu’ils puissent être et dans le principe de toute sollicitation. Il m’est captivant de convenir aux articles de Diana Ross qui affirme aux très jeunes enfants : « Lorsque tu es toi-même, que tu es fier de ce que tu fais, tout ce que tu souhaites peut se réaliser. Tu es un garçon si extraordinaire ! »* Finalement, désirant m’ouvrir à
22 Boris Vian, L’Arrache-cœur, (1953) Préface de Raymond Queneau, Paris, Le Livre de Poche, Nouv. éd. rev. et corr. Édition, 1992.
23 Diana Ross, Rêve en Grand et sois Toi-même : Des histoires motivantes
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presque tout, y compris à ce qui est à peine détaillé dans mes esprits, il m'est facile d’examiner à la réalisation de tout ce que je veux dès l'instant même du rêve. À tous moments et avant de m'être réveillé en conscience, des réalités à venir paraissent néanmoins toujours face à autrui, à leurs vies fatalement divergentes, soumettant défis et résultats complets. Mon entreprise ouvre sur des voies d’études de plus en plus techniques.
Ce type d’exemple journalier fait poindre en moi l’idée que tout homme moderne bénéficie naturellement de capacités qui concourent d’une nature idéale. De la Nature-De rerum Natura’*.Très jeune, 11/12 ans, entrant en 6°", je suis attiré par les livres antiques, de toutes nou- velles conceptions expressives, de toutes conditions, de toutes impor- tances dans le tracé des évolutions. Cette situation d’envie précise de lecture arrive avec le professeur de français au lycée, Mr Dubois. Je suis dans mes envies comblées avec les textes de personnages anciens, sur- tout grecs, lus en langue française. Épicure est très tôt mon préféré par sa liberté de vue et sa conception de l’homme, l’humain. J’ai eu cette chance d’être en avance par rapport à mon entourage qui, souvent, ne comprend pas mes mélanges de lecture compris la BD dont les fameux Tintin et Spirou hebdomadaires, de films, de pièces de théâtre comme Le coquin de cog ou Rose rouge pour moi de Sean O Casey, le tout se terminant dans la gaudriole et les humours noirs d’un acteur nommé Jean Yanne sur Radio Luxembourg. Ce fut une permission incroyable, et grand merci à mes parents, d’accéder pleinement à des philosophies, traduisant en ma vision « le mouvement incessant des atomes et le per- pétuel devenir des choses au sein du vide infini » comme ce qui est proclamé par un certain poète, Lucrèce, le romain lu en français.
Mes possibilités de mémoire me rappellent ce que j’ai appris aux Arts Appliqués et lu dans L'Encyclopédie de Diderot et D’ Alembert le témoignage de ce que furent pour nous les Lumières ; c’est-à-dire une approche prise en termes de singularités et de perspectives : « l'appétit de savoir, l'audace de penser, le goût d'inventer et la nécessité de dou- ter. » Attention, pas une lecture totale, non juste ce que mon professeur d’histoire de l’art, Mr Houplain nous a recommandé de lire et garder en mémoire.
pour les garçons, sur l'estime de soi, la confiance, le courage et l'amitié, Paris, Spécial Art, 2022, Introduction.
24 Lucrèce, La naissance des choses, Préface de Michel Onfray, Lyon, Bou- quin, Bilingual édition, 2021.
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Il va sans dire que les aspects de religiosité et de dévotion ne sont pas très corrects vis-à-vis de ce qui m’est enseigné et de ce que j’entends. Les univers tant physiques que les savoirs au quotidien m’importent et malgré le jeune âge me fascinent. Je suis certain, maintenant, que l’in- dépendance d’esprit m’est venue à ces moments de lecture, surtout pour évacuer les violences et les oppressions qui peuvent paraître nécessaires ou les modes d’instruction diffusés sur le comment devenir un homme. Je n’oublie pas que nous sommes en 1952/1954 avec la guerre en ar- rière-plan, l’indépendance du Vietnam avant la guerre avec les USA et la sensation éprouvante de celles qui arrivent.
Pour émettre une différence d’action, mon arrière-grand-mère connue de Saïgon à Hanoï apportait ses soins gratuitement, les USA ont fait immédiatement payer le cachet d’aspirine. Avec une tête en l’air, mon état apporte une façon d’être vu, dont celle d’un bonheur partagé pour et par tous, ces échos entre raison, poésie et réalité. C’est ma com- préhension d’un langage inventé avec la nature humaine et la nature des choses mêlées dans des cadences indomptées et indomptables.
L'obligation lors de mon passage à l’âge adulte, plus tôt que d’autres de mes amis et amies, est en effet, celle que je devienne responsable, que je supporte la charge de mes avenirs et ce chemin vers la masculini- té m’obligeant à affronter mes émois. Ceux-ci ont eu cette explication, que souvent j’ai sollicité, un rapprochement d’amitié avec quelques personnes beaucoup plus âgées dont une ou deux sont devenues des amis pour passer beaucoup de temps avec eux et me comparer les uns aux autres afin de tenter de repérer des bornes rassurantes face à mon anatomie changeante. Avec le temps, mes contacts vont se diversifier et prendre de la distance et mon aptitude à me rassurer, seul, se fait en utilisant mes propres ressources et une bonne conscience de moi-même. Aucune hiérarchie de ces personnes ne me sera soumise, allant d’un ex-gouvernant, un gouvernant régnant et encore plus anodin, les per- sonnes n’étant connues que par les presses du moment, quelle qu’en soit la cause, ‘‘star”” du spectacle, de la finance ou du capital.
Avec l’art ajouté de tous ces langages, j'apprends l’apparition pos- sible de tout ce qui est infus, cette idée est démontrée par mes pro- fesseurs : chacun peut interpréter les choses pensées ou vues comme une aptitude innée avec laquelle les évolutions restent indépendantes de nos vécus. Cependant, l’idée personnelle que je me fais de ma nature d’homme amène l’indice d’une limite au-delà de laquelle je ne peux pas aller, qui peut ainsi me contraindre, voire m’enfermer. Pour ces raisons, et dans la mesure où j’ai pu me définir comme un être qui a ordonnance
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à vivre en société pour développer mes potentiels, peut-on à juste titre parler de ma nature sensible artistiquement, émotionnellement, étonne- ment permanente ?
Or plus avant dans mes études, un paradoxe se manifeste à cette idée de Nature humaine. Dans tout raisonnement tactique, cette idée me fait revêtir un visible veilleur de ma dignité, notamment au fait que tous droits qui me sont reconnus ne se fondent plus forcément sur la religion ou une société, mais sur l’analyse de la Nature. Ainsi, pour ma pensée très personnelle et très tôt, si la notion de nature humaine est avant tout revêtue d’un paradoxe, elle peut servir à faire état, en creux, du fait que tout humain est sensible à ses manques et au comblement de ceux-ci par ses besoins pour une fixité en société. Je plonge dans cet exercice esthé- tique, découvre ses propres lois s’inscrivant à côté et indépendamment d’autres types d'expérience dans une raison articulée en domaines aux particularités explicites, domaines des arts, domaines du bien-être par le manger, domaines de l’affection par mes choix vers qui me projeter.
Mes exercices ont cette validité relative à ces champs de choix vo- lontaires, comme la valeur esthétique du vrai beau, sans incidence sur les autres activités dont ce départ de toute ma vie professionnelle in- cluse dans ma production de tous les jours. N’y allons pas par quatre chemins. Ce n’est pas parce que mon âge est d’à peine dix-huit ans que mes instructions ne seraient pas issues de grands textes.
À cette époque, je relis les propos de Denis Diderot dans son texte « Art » de l’Encyclopédie. Il s’agit donc des rapports conflictuels de l’esprit et de la main, sur la prééminence du premier sur le second. Avouez que c’est un enseignement lu une fois et en nos têtes à tout jamais. Je voulais être dans l’industrie et jy suis en premier par un pas- sage dans une entreprise automobile — six mois durant — pour confirmer mon résultat de BTS. J’ai à discuter avec certains sur la distribution des arts en libéraux et mécaniques, sur l’apparence de l’avilissement des arts mécaniques que certains vont déterminer comme une dérogation à la dignité de l’esprit humain, abaisser à un commerce déshonorant. Ces moments déconcertants, de faits et de conciliabules, existent et les plus controversés viennent des maladroits, de leurs incompétences en la matière discutée.
J’en reprends rapidement conscience dans l’industrie à l’occasion de ces retours de congés répétés, racontés « à chaud » entre collègues dans ces espaces partagés, toutes et tous, en tant que très jeune employé en B.E. de l’industrie en science technique et technologique de pointe.
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Il est apparu que, toutes et tous, nous aimons dévoiler certaines de nos expériences personnelles, parfois intimes, aux personnes, collègues et proches. Après coup, ces façons de « se raconter » sur le terrain journa- lier, ont rarement été discutables en interaction, s’accompagnant parfois d’un sentiment personnel de malaise par l’instinct du privé, fondé sur l'impression d’avoir commis un impair en communauté. J’ai intériorisé, peut-être à tort, qu’une « bonne » relation collégiale consistait à écou- ter l’autre, plus ancien, en évitant autant que possible de parler de soi. Alors, il m’a semblé nécessaire de rechercher des “outils méthodiques” mis à ma disposition pour rendre compte de ces récits de moi-même, afin d’en objectiver le contenu et les effets sur les valeurs de mes tra- vaux en cours. Depuis ma 6": faite par deux fois, j’ai pris conscience de rendre des travaux à des moments précis et surtout présentant un intérêt par rapport aux questions posées.
Depuis ces années d’adolescent, un remous s’agite dans les branches de mes informations. Pour en finir là, je reviens sur cette idée de mon grand-père : les plantes sont dans leur propre vécu et exercent leurs communications entre elles. Des études scientifiques contemporaines font de nouveau état de ces recherches renforçant cette hypothèse. En “land Art”, cet art de la culture végétale’ où sont aplaties et pressées des feuilles de différents plants puis mises en présence de bombyx ou toute autre chenille, animaux rampants. Ce faisant, il est simulé une “attaque”. En scrutant méticuleusement ces verdures blessées, nous percevons l’apparition de composants chimiques : la particularité ob- servée par ce fait de repousser les rampants herbivores est d’attirer leurs ennemis naturels ; ceux qui constituent ainsi une défense pour la plante attaquée. Chez nous, les humains, c’est attirer — marketing et publicités très souvent mensongères, sinon elles ne servent à rien — puis défense plus ou moins explicite de nous, consommateurs.
Pour terminer, je reviens à cette manière pour les plantes de s’échap- per d’un danger, lors de l’arrivée de bestioles ou d’autres menaces. Mon aïeul me confirmait qu’à l’échelle d’une forêt, le message se diffuse ainsi d’arbre en arbre. La recherche contemporaine moderne s’intéresse depuis quelque temps à cette correspondance — confidence — des plantes entre elles. C’est la première fois que le fonctionnement naturel à l’ori- gine des sensibilités communicatives qu’elles s’échangent est ainsi vi-
25 Brian Walls, Jeffrey Kastner, trad. Denis Armand, Land Art. Art environne- mental, Paris, Phaidon, 2004. Le land art est une tendance de l’art contempo- rain utilisant le cadre et les matériaux de la nature (Forêt, champs, jardins, bois, terre, pierre, sable, eau, rocher, etc.).
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sualisé. Cette découverte, de similitudes avec la Nature, confrontée à des actes artistiques a pu m’ouvrir des voies avec de possibles « vac- cins » administrés à moi-même contre les indifférences, les menaces outrancières, les attaques excessivement exagérées de certains de mes entourages, à cause de mon jeune âge. C’est pendant ces moments que j'ai compris que l’âge n’est qu’une vision numérique d’un espace donné à lire, sans vraie correspondance avec l’esprit et le vécu immédiat.
Se raconter
« Il faut parfois toute une existence pour parcourir le chemin qui mène de la peur et l'angoisse au consentement à soi-même. À l'adhésion de la vie. »?6 (Charles Juliet)
Est-il essentiel de raconter sa propre histoire ? Parfois, la sensation d’être un étranger à moi-même me surprend, cela fait que je ne perçois pas que celui détecté est ma propre personne, observation d’un person- nage autre. Certainement, l’appeler ‘ange gardien” ou autre “démon”, c’est être dans une vie parallèle à une aventure existentielle, comme si mes évolutions se passent dans un monde auquel je suis adjoint sans mon consentement, donc sans mon adhésion.
D’aussi loin que je remonte en mes souvenirs, je parlais peu et juste. J’ai toujours pris les devants en parlant et en étant actif. J’ai toujours aimé parler face à un groupe. Cependant, j’ai toujours écouté autrui parler, surtout s’il est plus âgé, beaucoup plus âgé. J’ai toujours eu une fascination pour la parole des autres, des personnes qui parlaient très bien, même si, par ailleurs, je suis quelqu’un de l’action et du faire, déjà. La vision en trois dimensions de toutes représentations, une perspec- tive. Ma maman écrivait très bien comme sa mère, notre grand-mère. J’ai conservé leurs écrits, surtout des recettes tonkinoises. Je pense que j'ai hérité cette façon de m’exprimer en écrit et en parole de ces deux femmes. À une époque, celle de mes dix-onze ans, une série de films ont perturbé mes idées. Bien que cela ressemble à ma vie ordinaire.
Moi, ce garçon d’une dizaine d’années, de nature introvertie et presque solitaire, a du mal à communiquer avec ses parents. Un matin, avant de partir à l’école, mes parents me somment d’arrêter d’être dans la lune, et d’avoir les pieds sur terre. D’arrêter de vivre ailleurs. Ce même matin, sur le chemin de l’école, je me fais suivre par des garçons qui tentent de me convaincre de ne pas arriver à l’école, puis me dé-
26 Charles Juliet, Dans la lumière des saisons, P.O.L. 1961, p.44.
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tournent du bon chemin?’. En les fuyant, je trouve refuge dans la créme- rie où nous nous fournissons journellement de notre lait. La crémière, pour faciliter une décontraction, me tient des propos énigmatiques sur un livre intitulé Le Martin-pêcheur#, après que je lui ai confié mes goûts pour des lectures en continu. J’arrive en retard à l’école et surprends ma classe en pleine dictée. Alors, je me décide à cacher l’aventure en me recroquevillant dans un coin de la cour de l’établissement et entame la lecture du livre prêté. Une précision qui tient très souvent encore à mon comportement : je suis toujours au fond de la classe — ou d’une salle — près de la fenêtre ou de la porte.
Ce monde inventé, sans aucune réalité, sans disposition formelle dans une totale virtualité est pendant ces durées, ce que j’ai enfin com- pris, que toute date, comme celle des âges et de certains espaces éprou- vés, ne sont qu’une vision numérique d’un espace donné à lire, sans vraie correspondance avec l’esprit et le vécu immédiat. Le pouvoir de l'écrit, le livre, n’est pas le savoir, c’est la part du merveilleux. Savoir rêver me rend libre. Ce souffle épique-là, il me dit la liberté de créer, de pousser mes imaginations. Mes échappatoires, c’est cela : j’ai ma propre passion pour une variété pour toutes les variétés, chants, chant choral, rock, musique de danse et œuvres d’art. Vers mes quinze ans, j'attendais le samedi après-midi, revenant de Paris, je filais dès dix-huit heures au bal... puis le dimanche après le déjeuner familial.
Je suis sûrement hors de ce monde-là qui aurait exclu corps et esprit : impossible de m’en satisfaire. Juste un pressentiment de cet autre moi dans mes univers. Il me faut rappeler ici que toutes mes actions ont eu l’avantage de la communication avec autrui, faisant partie de ces êtres communautaires, car nous ne sommes jamais seuls afin de se bâtir ou de se modifier si besoin. En une pensée nietzschéenne, perdurer en toute activité est précisément établie dans la persévérance : « (...) nous sommes tenaces et on ne nous brisera pas en une nuit. »? Une question se pose : d’après tous les principes de base d’une vie en communau- té obligée, dans ma courante modération, des activités très adéquates servent-elles à engendrer des commentaires en des actions ordinaires ? Une interprétation acceptable ou une exhortation à quelques causes peut-elle être dominée et assignée en une finale, face à la multitude
27 Forme de harcèlement qui n’a jamais été repris à mon encontre. Je m’en suis ouvert dès mon arrivée à l’école au directeur, Mr Benoit.
28 Monique Saint-Hélier, Le Martin-pêcheur, Paris, B. Grasset, coll. Les ca- hiers verts, 1953.
29 Friedrich Nietzsche, Seconde considération intempestive, Flammarion, coll. GF, p.96.
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innombrable de corps et de choses façonnées avec les arts, connus les plus exemplaires ?
Ce rappel me rémforme que les mémoires m’évoquent vraiment tous les sujets auxquels chaque fois ma sensibilité se voit être confrontée.
Mes souvenances régulièrement rappelées, j’en connais le départ par mes lectures dont je dois remercier les auteurs. Sujet de mémoire dont j'ai déjà évoqué les possibilités de souvenance : « Cependant je veux re- mercier Mme Françoise Dolto, Donald Winnicott et leurs équipes qui les ont suivis et ceux encore disciples jusqu'à nos époques contemporaines. D'évidence, le moment de toute divulgation de confidences est inspiré et encouragé par le contexte, par une nécessité ressentie par l’auteur, et par les caractères des sujets, pressentiment d'une acceptation de la réception du témoignage : il existe une étroite relation synchronique entre le processus d'écriture, l’action volontaire, et le contexte diplo- mate, social et culturel. »* Même ceux qui ne seront pas dans la lo- gique professionnelle des juristes, avocats, commerciaux et financiers, psychologues, des psychiatres ou des pédiatres, enfin tout personnel de médecine et autre intransigeant ayant eu sa formation depuis plus de cinquante ans*!. En effet, tout projet d’écriture des mémoires enfouies, vu comme un projet de prise de parole possible dans l’espace familial ou public, fait passer du vécu subjectif à l’expérience sociale qui fonde la mémoire encore une fois familiale ou collective commune. Toutefois, ce passage ne va pas de soi et exige d’avoir un auditoire, même s’il n’est pas recherché, mettant en avant un Soi qui n’est pas idéalement Soi.
Des images précises surviennent avec des mots précis dans un en- semble de discussions avec moi-même ou avec d’autres personnes. D'ailleurs, leurs options de récit vont aussi interférer dans ma mémoire avec des rectificatifs que je soutiens plus réels, vers des vérités oubliées ou transformées. Parler de famille et des mémoires familiales, c’est aus- si parler des communautés autour de celle-ci : quatre frères — en fait deux fois deux — avec des principes de base identiques et des parents fidèles à eux-mêmes et fidèles à leur promotion de vie souhaitée, ayant subi de nombreux changements. L’autre débute dans ce milieu dit fami- lial. Aucune ressemblance avec des familles côtoyées — copains, amis, fille ou garçon — toutefois chez nous, un principe de liberté est acquis et
30 Bernard Troude, Histoire personnelle, M@GM(@ Revue Internationale en Sciences Humaines et Sociales, novembre 2022.
31 Bernard Troude, Éthique de la garantie d'appréciation entre justice et médecine légale, SFFEM, Elsevier-Masson, 2014.
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permis. Plusieurs éléments théoriques exprimés par nos jeunes parents, maman a enfanté dès ses dix-huit ans, dans les champs étudiés de l’ha- bituel et du spirituel, sans que n’en soit faite de mention spéciale, ont procuré cette permission premièrement afin de mieux cerner ma famille que je considère comme une union fraternelle de pratiques et d’associa- tions d’identités et en second, éclaircir les interactions entre famille et construction identitaire. et ces espace-temps dans ou pendant lesquels les chances de chacun se sont passées ensemble en des communions personnelles édictant l’unité familiale.
« Je savais déjà que le bien-être d'individus évolués n’avait que peu à voir avec l’acte de consommer et au contraire beaucoup plus avec d’autres activités telles qu'’enseigner, aider les autres, donner, réaliser un travail créatif (.…..). »*? (Manfred Mack)
Cette citation est très postérieure à l’époque de ma pensée et je me per- mets de l’utiliser afin de confirmer qu’une mémoire peut se maintenir sans aucun dire et le motif se révéler au moment d’une lecture ou d’une conversation adjacente et très éloignée dans l’espace-temps. Chacune de mes étapes vécues est propice au souvenir, bonheur et malheur et chacune de ces étapes peuvent être des ruptures voulues, espérées ou en leur contraire subies, voire imposées par des changements contrôlés ou aussi à l’inverse incontrôlés, fatalisme voulu par d’autres que moi- même.
Ces rangs de rupture — entre mon échantillon vécu et une nouvelle situation — m’expliquent une nouvelle définition recherchée ou vision inopinée amenant des troubles psychologiques visibles ou inavoués. Ceci alors que tous les liens certains forment une existence défaite hors du temps présent, mais toujours là. Ombres spectrales d’un temps passé, images en contrechamp antérieures.
Ces liens, eux-mêmes, sensibles, restent présents à chaque évoca- tion d’autres liens, que ce soient ceux impliqués dans les formations scolaires ou celles des amitiés, soit des connivences entre mes trois formes de rencontre-fortune avec autrui. Je les rappelle : moments en famille, moments intervalles propres à mes idées personnelles et mo- ments connus de tous. Le témoignage de séquences heureuses ou mal- heureuses évoque ces ensembles d’espaces en continu ou en discontinu de périodes linéaires articulées entre elles dans le temps et organisés
32 Manfred Mack, Coévolution. Dynamique créatrice, Paris, Éditions “Village Mondial”, 1997, p.X.
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autour d’une ou plusieurs de mes activités en vue d’atteindre les objec- tifs fixés ou par instant et souvent non fixés “arrivés à l’air libre” par des inclinations corporelles dès les différentes formations du corps et des aspirations psychologiques et spirituelles.
L’autre manière d’envisager notre vie de famille a été de la défi- nir comme un système de relations “établies parentalement” (Burgess, 1926). J’ai à souligner l’importance de nos relations dans les environ- nements préférés et privilégiés de cette approche constructive de notre foyer familial. Mes souvenances de la nature de cette interaction ayant engendré cette affiliation ont contribué à la création de nos personnali- tés individuelles entre frères. Dans le cas de ce ‘mouvement familial”? comportant de nombreuses interactions personnelles, nous sommes de- venus cette famille associative au sein de laquelle le “JE” parfois affir- maïit sa primauté sur le “NOUS”.
Toutefois, cela obligeait nécessairement, pour la pérennité du “groupe familial”, au dialogue entre tous nous nourrissant des inte- ractions habituelles et réenchantant nos vies ensemble au quotidien. Pourtant, chacun estimait les expériences du NOUS” comme méritant d’être vécues. De ce principe sont nés les différents “MOT” de chacun de nous quatre quand le “NOUS?” est mis en compréhension devant la “norme familiale” # #, Répétition formelle de la famille construite par nous-mêmes devenus parents et nos deux enfants ; deux fois un enfant, dixit l’administration.
Mes analogies entre moi et les “moi” forment un espace synesthé- sique important et en même temps qu’étendu. Les occasions de trans- former mes perceptions et mes émotions sont réelles, et néanmoins, je ne peux pas être différent à chacun des instants. Il me suffit d’un objet comme cet héritage — un marteau gardé vertical devant moi juste à côté de mon écran, outil vieux de plus de cent années — manche en vieux
33 Virginie Descoutures, « Entre distance et conformité à la norme », in Les mères lesbiennes, sous la direction de Virginie Descoutures, Paris, Presses Uni- versitaires de France, 2010, pp.85-151.
34 La pluralité des configurations familiales est l’expression d’un rapport aux normes (hétérocentrées, conjugales parentales (cf. : Durkheim 1892) différent. En effet, ces configurations reflètent le mode de conception « choisi » par les mères, qui dépend en partie du contexte initial du projet parental. À l’époque il n’existait pas de commentaire sur le genre (lesbien, homosexuel, hétérosexuel, multi-sexuel, etc.). Ce chapitre vise à exposer comment s’articulent (ou se concurrencent) des normes qui ont dit (disent) ce que doivent être un couple, la famille, la conception, la naissance, et l’éducation d’un enfant.
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chêne, arbre déjà remarquable à cette époque — pour que soient remémo- rés beaucoup d’instants heureux racontés par l’aïeul de ma femme, mal- heureux, seul ou en famille ou en communauté de personnes connues.
Des impulsions non réfléchies et immédiates me font participer à des actions courageuses dans des situations de danger — comme au bout de cette piste d’Orly près de laquelle nous habitons et ce premier grave et important accident d’un Boeing en flammes et les recherches de per- sonne qui pourrait être encore vivante — pouvoir développer des ins- tincts de protection me cachant derrière des faiblesses non probables, des moments accidentels d’abnégations, ajouter des moments d’émo- tions intenses et découverte de l’autre. Qui sera l’autre ? Je pensais déjà : je ne peux pas le penser. Parce que l’amour, c’est se battre aux côtés des gens qu’on aime, pas contre eux. Et je me serais battu avec toi, quoi qu’il arrive.
« (.…) L’idée que chacun de nous possède une identité personnelle, impliquant une unité psychologique et caractérielle qui se maintient au cours de notre vie et constitue une sorte de fait permanent, si inal- térable qu'aucun aléa de notre existence n’est capable de la modifier en profondeur, est une croyance dont aucune réflexion critique me paraît pouvoir ébranler l’évidence. (..…) »*% (Clément Rosset)
Je ressens bien dans ce texte que cette idée d’identité personnelle se pose sur la représentation de ma personne, mon moi, comme une bas- tille intime et quelque part secrète. Avec mon dessein d’adulte alors que ma communauté s’agrandissait — travail et conséquences des rap- ports du “qui commande quoi” plus ma famille — mes aspirations vont du repos avec les jouissances obtenues dans des congrégations comme mes week-ends chez les frères jésuites de Draveil et le frère Tonneau, ou encore après le scoutisme arrêté participant activement à la chorale et au club de danse folklorique. Un complément important, fait depuis le certificat d’études, est le secourisme de plus en plus précis comme aide-soignant à tous moments demandés. Mon être ne pourra être invec- tivé, accaparé, ni défait, ni destitué, encore moins me faire devenir autre. Certains jours de mes vies qui sont si divisés, dissociés me font tenir des emplois si hétérogènes et certains parfois au-devant de la scène. Ce de- vant de la scène apporte des moments pas toujours idéalement propices
35 Crash de ce Boeing en ce 3 juin 1962 vers midi, Pentecôte dans mes souve- nirs. Url : [doc.rero.ch].
36 Clément Rosset, Tropiques. Cinq conférences mexicaines, Paris, Éditions de Minuit, 2010, p.31-32.
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à l’apaisement face à des pourfendeurs de vérités transformées par des êtres nuisibles exposant leur vérité issue de cerveau malade, certaines personnes dans ma propre famille par alliance*?.
Ces moments, tout comme ils arrivent dans mes rêves, me font par- courir des lieux revenus en ma mémoire et en même temps me font apparaître des visages et des personnages transformés par leur action agressive me laissant à mes réveils des impressions très pénibles de dispersion, s’opposant ainsi efficacement à l’oubli recherché.
Il est un passage du rappel à des vacances en juillet 1962 avec mon frère Michel (décédé en 2007) et mon frère Alain... Les premières à nous trois dans la “Dauphine” Renault achetée par Michel pour nos parents. Nous parcourons un tour de France et après une forte déception très pluvieuse dans les landes, nous émergeons à Sète après avoir visité Carcassonne. Le souvenir me revient. Un camping déjà plein de “pieds noirs” arrivés d’Oran, nous campons... La plage très vite encombrée, je décide de me lever très tôt et de me baigner vers cinq heures du matin. Je suis seul. Sauf qu’à cinquante mètres, un jeune homme fait la même chose. Nous ne bougeons ni l’un ni l’autre, mais un matin, nos chemins en mer se croisent. Il y a du monde très tôt, du bruit, des paroles pas toujours très polies et surtout cavalières. Enfin pour nous, quelques dis- cussions, quelques évocations. Je suis français, il est hollandais. L’un et l’autre, faisons abstraction du reste du monde pour entamer des débats et des bavardages, de vraies découvertes avec des engagements de pa- role sur les effets de politiques et les sujets sur les fins d’un colonialisme sur terre ou sur mer. Finalement, sachons-nous qui arrive en premier, ou arrivent les premiers. Et pour nos instants, quel est ce jour d’arrivée, quel temps dans la durée, qui va apporter les nouvelles fraîches de chez nous. Chacun pour soi.
Comment pratiquons-nous l’autre et les occupations en dehors de nos occupations. J’ai découvert ce jeune homme blond aux yeux si bleus qui vient me révolutionner sur l’Europe. Oui, déjà l’Europe qui me passionne. Une amitié rare se noue et nous restons en contact, sur- tout par lettre. Je travaille chez le décorateur, il est en étude de gestion internationale à La Haye et Amsterdam que je connais. Il participe à nos fiançailles, à la naissance de notre fils, à certains événements amicaux
37 Découverte de la méchanceté liée à la jalousie et collée à une avarice accompagnée d’un besoin de faire payer, monnaie ou émotion. Nous apprendrons tout cela à nos dépens et d’une manière très originale mais honteuse et hors du commun au cours d’une cérémonie funèbre.
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en notre appartement parisien. Une rentrée de vacances bretonnes, juil- let-août 1968, une lettre à l’enveloppe bordée d’un trait large de noir épais : Hans, mon ami, n’est plus suite à un accident. Merci à sa famille qui a pris soin de me communiquer. Je suppose l’accident de voiture ne lui connaissant pas de maladie. J’ai toujours ce document.
Je me souviens de toi Hans, Hans Van Splunter de Wienringerwerf en Hollande du Nord, mon premier mort, hors famille, mais surtout mon premier Ami qui va vers un au-delà. Je ne conçois pas pouvoir me contenir dans ces situations opportunes ou inopportunes.
Ces aspects de mes identités par ces rôles imprévus ou souhaités ne sont que des passages et j’aurais aimé m’arrêter à l’un d’eux pour une vraie identité choisie. Pourtant, c’est la variation de ces identités successives qui apporte l’intérêt des évolutions de vie : ma vie en joies et en douleurs évitant par-là la répétition, l’imitation d’un ‘‘ce que nous sommes”, ‘ce que nous vivons” ou ‘‘ce que nous avons vécu”. Par ces liens mémorisés, même sans lien apparent, laisse une impression à notre éternité que l’on ne pourra pas arbitrer : impression, favorable ou défa- vorable, qui va subsister en définitive de nous-même une seule partition. J.B. Pontalis évoque cette façon de cerner une vie comme la sienne pen- dant ses nuits et son attachement au texte de Victor Hugo dans ses écrits “Choses vues” où l’auteur a nommé ces “choses”’ comme étant ‘les évènements de la nuit”#. Choisir la formule et être dans le développe- ment personnel me permet d’accélérer une évolution de mon identité tout en devenant et restant surement le plein acteur efficient dans toutes les communautés adjacentes, sociétés et collaborateurs et environne- ments commerciaux, producteurs ou clients.
Vient alors cette interrogation sur la postérité — généralité — qui me fait précisément revenir à cette période scolaire quand, en atelier de moulage plâtre, j’ai eu à suivre mon professeur et faire la prise d’em- preinte du visage d’une personne très récemment décédée. Nouvelle in- terrogation : au temps où nous vivons, quand chacun se rend habilité à formuler ses propres conditions, quelles seraient les réactions parentales si un professeur demande à son élève mineur de le suivre dans cet ap- prentissage sur un lieu ou triomphe la mort ? L’atelier de moulage plâtre se trouve au premier étage à droite aux Arts App. Un midi, Mr Berteaux s’en va. Tu fermes l’atelier. Oui, Monsieur. En fait, je reste assis sur le grand lavabo et j’ouvre grand les trois robinets., en ayant calfeutré la porte avec de la glaise. L'atelier carrelé se remplit d'environ 5 à 6
38 Jean Bertrand Pontalis, En marge des nuits, Paris, Gallimard, 2010.
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cm d’eau. Mais, ce n’est pas Mr Berteaux mais le directeur, voyant la lumière de l’atelier allumée, ouvre la porte et se prend l’inondation sur les chaussures en cuir noir cirées. J’éclate d’un fou rire énorme. Ber- teaux arrive et rit aussi. Je suis convoqué l’après-midi même au conseil de discipline avec huit jours de non-participation aux cours, mais un travail obligatoire : celui de dessiner des mains sculptées par des grands maîtres. Travail démentiel, mais je me suis pris au jeu. N’ayant rien parlé de cela chez moi, mon emploi du temps n’a pas varié et j’ai pu apporter mes travaux à mon professeur principal Mr Volti et Berteaux qui ont souri et m’ont gardé comme irrespectueux, mais foncièrement drôle. Je leur ai paru intéressant, coquin, travailleur et avec de sérieux atouts pour la profession. N’oublions pas que je suis le plus jeune de tous les étudiants de l’école.
Ceci étant, une autre interrogation sur un temps ultime me dirige presque immédiatement vers mes ruptures consommées avec l’idéal ci- vique et militaire me faisant mettre en exergue l’objection de conscience dans les années 60, forme d’idéalité personnelle. Il ne s’agit ni de bon- heur ou de malheur, mais d’initiation à entrer en une vie possible. Se poursuit un geste agréable de ce qui est arrivé à se faire, à se prolonger et à s’établir. J’ai conscience d’être “en avance” dans le sens création, mais aussi dans l’espace-temps par rapport à une société d’amis et de parents proches, sur tout un ensemble d’éléments réfléchis ou innés. L’expérimentation la plus importante à cette époque sera de faire dé- couvrir à nos amis de tout bord la cuisine vietnamienne, laotienne ou tonkinoise et surtout ce que j’ai pu apprendre et commencer à exercer soit l’exercice de ma profession en tant qu’artiste, designer et mes dé- buts avec l’architecture.
Chacun de mes résultats d’études ont prouvé mes aptitudes et dé- montrés à un professeur de collège®. Cela ne détient que très peu de références à l’histoire. Ce qui existe et sera perçu devient le passé, alors, réservons nos temps de vie à des avenirs satisfaisants. Le résultat direct aura été la construction d’un espace pour mes trente ans, ce pavillon à
39 Il s’agit de ce professeur de français, Mr Vincent, au CEG de la 6°" au bre- vet en 3% qui était en même temps professeur de dessin. En privé, il peignait. Mais, très régulièrement, le cours de dessin était reporté au profit du français. Alors, j’ai joint par courrier, et convoqué sans rien dire à personne, l’inspecteur qui, contre toute attente, est arrivé. Ce professeur m’a expliqué que je ne ga- gnerais jamais ma vie avec du dessin d’art et en fin de CEG (maintenant CES) un groupe de professeur nous avait inscrits d’office à une école de comptabi- lité. ? Sur ce “coup” j’ai quand même été repéré et réprimandé. Sa femme, Mme Vincent, institutrice en classe maternelle.
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Sainte-Geneviève des bois dont le plan et la structure fera le socle de ma thèse en 1969/1971 au CNAM Paris. La formule apprise avec J. Prouvé tient en ces mots : « Une maison ou appartement, c'est l’espace entre les murs et non les murs eux-mêmes. » En complément de cette phrase et initiée à la fin de ce XXème siècle par Mr Zinedine Zidane : « La vie est pleine de regrets, mais ça ne paie pas de regarder en arrière. » ou paraphrasant Mr Barack Obama, dans son opus, en me rapportant l’ac- ception : « Espérons que ce qui aura été fait n'est pas seulement des objets d'art et ne sert pas à une seule personne. J'ai essayé de produire une culture et une manière de vivre ensemble sur lesquelles nul n'a be- soin de regarder en arrière tout en se disant : ce fut bon, gentil, inclusif avec cette capabilité de réaliser les rêves de plusieurs personnes et au plus grand nombre. »* (Barack Obama)
Forcer les ruptures avec les passés, avec ce qui se nomme souvent les patrimoines, ce dernier mot nommé est pour moi souvent insupportable, car créé par les banquiers et les romantiques du XIXème et amplifié par le besoin de propriété exclusive à soi-même (finance), contrat commu- nautaire mis en place dès les romains redevenu obligé pour tous aussi en cette fin du XIXème après 1789 et la ligue des droits de l’homme. J’es- saye de convaincre en expliquant largement qu’il existe un patrimoine ignoré de beaucoup : le chemin par les caves pour aller du quartier du Temple et son square (Paris 75003) jusqu’à la place de l’hôtel de ville ou presque sans sortir une seule fois dans les rues, en passant dans les sous-sols des bâtiments.
La sortie était celle d’un immeuble de la rue des archives près du grand bazar. Ce chemin existe-t-il encore avec ce que l’on sait de mé- fiance et de peur apparue depuis et vendue afin de satisfaire des sociétés dites de protection ? C’est notre professeur d’histoire de l’art aux Arts App. — Mr Houplain — qui nous y emmenait afin de nous expliquer pra- tiquement heure par heure les histoires de l’Histoire parisienne et sa guerre de religion. Je vais reprendre avec le thème de la rupture explici- té par Claire Marin“!. Il est des paysages réels ou mentaux qui ont eu des
40 Barack Obama, Discours choisis, (USA) Paris, Gallimard, 2018, in texte de “Ensemble vivre et culture”. « Ici, aux États-Unis, espérons-le, ce que nous construisons ne sont pas seulement des pyramides, ne sont pas des icônes pour un seul pharaon. Ce que nous construisons, c'est une culture et une façon de vivre ensemble sur lesquelles nous pouvons regarder en arrière et dire : c'était bon, gentil, innovant, capable de réaliser les rêves du plus grand nombre de personne possible. »
41 Claire Marin, Rupture(s). Comment les ruptures nous transforment, Paris,
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nouveaux départs d’une importante cohérence personnelle depuis des ruptures souvent volontaires. Cependant, obligé dans mes rôles, suis-je extrait de chacune de mes options de vie ? Serai-je cet humain à qui sera dû obligatoirement quelque chose ? Néanmoins, tous autant que nous sommes, n’avons-nous à jamais gardé un lien même mental et donc émotionnel avec les éléments de nos passés, éléments d’activités choisis et espérés ou ceux non choisis ou étant devenus exigibles ?
«(..) Chaumière où du foyer étincelait la flamme, / Toit que le pèlerin aimait à voir fumer, / Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? / J'ai vu des cieux d’azur, où la nuit est sans voiles, / Dorés jusqu’au matin sous les pieds des étoiles, / Arrondir sur mon front, comme un arc infini, / Leur dôme de cristal qu'aucun vent n’a terni ; (..…) » (Alphonse de Lamartine)
Plusieurs choses inanimées*? portent un nom descriptif, nom d’un amour, nom d’une amitié, nom d’une rencontre, nom d’un espoir, nom d’un résultat, nom d’une coïncidence travail/résultat. M’introduire dans une vie active à la fin de l’adolescence, cette entrée a donc fait la rupture entre ‘‘être ado” et “jeune adulte” à 17 ans ; cela s’est produit à l’usine comme ouvrier tous les jours dès cinq heures du matin à une heure de trajet de chez moi. Et, il me souvient d’une discussion avec les adultes me posant la question : si tu restes ici, quelle place aimerais-tu ? Aussi rapide et presque sans réflexion dans l’immédiat, j’ai situé ma place dans le local au-dessus des machines : celui du directeur de l’usine. Seulement, mes esprits y avaient déjà porté attention. Comment avoir une évolution dans ce lieu afin de satisfaire ce que j’avais prévu en mes études ? Ma réponse fut de consentir à devenir le directeur et être aux commandes de la recherche adéquate au sujet de l’usine.
Ah ! Toutes mes vacances scolaires de juillet 1958... Les trois semaines d’août utilisé pour mon vagabondage de Paris à Tamanrasset, et mon retour à l’usine jusqu’en octobre... Les cours reprenaient au 15 sep- tembre, voire 1‘ octobre... Ma teinte de peau, avec un certain bronzage venu des déserts traversés, et mes façons de raconter, ont mis la puce à l’oreille de ces collègues que je n’ai jamais revus : aurai-je été un jeune
Éditions de l'Observatoire, coll. Le Livre de Poche, 2019.
42 Alphonse de Lamartine, Milly ou la terre natale. Poème, 1860. Url : [fr. wikisource.org].
43 Sté Marcel Miguet, Il s’agit de l’usine de fabrication de bois de placage de très faible épaisseur. Des troncs d’arbre arrivaient du monde entier en plein Paris, avenue Daumesnil 75012. Réinstallée dans les années 61/62 à Honfleur.
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adulte trop remuant ? Y aurait-il eu une incompréhension au langage tenu ? Avec ces témoignages, usine plus vagabondage, ce retour en en- seignement professionnel artistique — les Arts Appliqués à l’industrie — m'a valu d’être mis en avant par des professeurs — dessin et sculpture et décoration et moulage“ — tout en étant un des deux plus jeunes de la promotion. J’ai découvert à mon passage en deuxième année, un cour- rier et un rendez-vous avec mon père et le directeur de l’établissement quand j’ai choisi d’entrer en atelier de sculpture avec Mr Volti et Mr De Roubaix. Question parentale : « que pourra-t-il faire avec une telle formation ? » Réponse de Mr Petit, en fait le vrai directeur : « Tout, Mr Troude, ne craignez-rien pour votre fils ! Il est très sérieusement qualifié ». À cette époque, en ces déroulements qui sont encore les nôtres, malgré une dispersion et une voie de disparition, les régularités du système général restent le travail, encore et toujours le travail. Déjà, les apprentissages accompagnent très largement le travail et la prise de toute fonction salariée et ce système va se diluer avec les négociations salariales et l’école jusqu’à seize ans.
Il s’agit bien de cet apprentissage en continu qui prévaut, mais très contesté et ne fournissant aucune aide à la réalité des emplois. Une trans- formation des réalités se percevait — années 1960/1980 — et maintenant se trouve confirmée, année 2023. La connaissance constamment mise à jour se trouve faussement interprétée : en se rapprochant des IL.A. et des technologies numériques, les connaissances concernant l’appui de nos mémoires ne sont pas augmentées au détriment des savoirs spécifiques et passagers apportant l’impression de connaître. C’est la “machine” qui apporte la solution et non la connaissance humaine, de nouveau une transformation des réalités quand l’impression du savoir constamment remis à jour prend le pas sur l’expérience et l’action humaine toutes les deux galvaudées par les notions immédiates de la finance et du profit le plus immédiat possible ; la paresse au fait de gagner plus sans rien faire : vol qualifié.
44 Monsieur Volti, sculpteur de renom international, Mr De Roubaix, artiste du placage et de l’ébénisterie, lui-même élève et collaborateur de J.E Ruhlmann, Mr Goetz, décorateur à l’ORTF, Mr Berteaux, mon mentor pour la sculpture et le moulage, enfin Mr Zwobada artiste sculpteur et dessinateur, mon maître, qui nous a emmenés à l’extérieur de l’école et avec qui nous avons eu droit aux visites pour apprendre l’anatomie au 6°" étage de l’université de médecine (vivisection sur corps humain mort), et Mr Plain artiste classique, professeur sévère et juste, avec qui nous avons eu les plus beaux modèles nus de Paris, femme et homme. Mr Serge Mouille, l’orfèvre, etc... Mr Gérard, sculpteur de métier, dit « nounours le professeur de modelage »…
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Dans la société environnante et celle de l’entreprise (actuelle) la connaissance devra être considérée comme une ressource appuyant l’action à mener : transformations des données — surtout celles issues de la technologie numérique inondant les instructions de toutes sortes depuis une petite dizaine d’années en France — en un savoir actualisant un savoir-faire, signifiant les compétences.
La dimension la plus prometteuse découverte en mes écoles et en mes premiers travaux de salarié est celle qui s’extrait de mes nouvelles connaissances qui ne me sont pas encore connues, perception en ma conscience et ma synesthésie au travers de ces prescriptions venues de mes extérieurs. Dimensions ajustables entre savoir, savoir-faire et ap- plications de méthodes de vie. Ma dimension de mes apprentissages, aussi bien au travail qu’en réseaux professionnels, ceux-là en deux catégories, dans lesquelles mon moi évolue et surtout une authentique tempérance émotionnelle, réunit cette option réussite et cette option im- plantation en société.
La dimension de cet apprentissage en continu est constituée de l’ob- tention de l’acquisition de la connaissance allant au-delà des schémas classiques ayant des implications considérables pour mes compréhen- sions dont les surfaces d’études et de créations. Ce processus consiste à faire monter à la surface — révélation — des éléments jusque-là tacites ; alors arrive en complément la notion de dialogue qui prend à ce mo- ment-là tous ses sens. Ce dialogue dans mes exercices courants tel dé- fini ici reste un de mes moyens le plus efficace tant en privé (famille et différentes communautés) qu’en milieu du travail et alliance corollaire pour me rendre explicite les connaissances admises.
Mon éducation professionnelle en continu passe par la schématisa- tion de l’apprentissage d’une organisation, disposition entre plusieurs acteurs au travers de raisonnements scientifiques, de raisonnements in- novants et m’apportant une perspective de création, deux raisons collec- tives d’un système créatif. Je disais volontiers en sortant du scolaire et en entrant en ‘vie active” que toute intention de connaissance pouvant être diffusée devient explicite ou codifiée lorsqu'elle pourra se matéria- liser avec un écrit, avec des schémas à l’adresse d’une fabrication, des formulations libres à expliciter vers des communautés investies à une fabrication, une mise en place. Je suis libéré et libre entre une direction générale qui souhaite et une direction technique dans le devoir d’exécu- ter et de fabriquer. Mon but reste ici très modeste, et très intrépide étant donné ma certaine incompétence en prudente maturité.
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Je me suis limité à l’examen de quelques extraits de souvenirs sur mes relations entre mon corps et les espaces, à l’aune de mes nouvelles connaissances des secteurs industriels et ceux du commerce d’idées au moment de certains choix de vie. De plus, je connais la limite de cet exercice consistant à prendre des citations et à en faire l’exégèse corres- pondant à mes actions, celles passées ou celles d’un futur proche.
Il ne s’agit ni d’une tentative de validation de mes pensées ni d’une justification du caractère « réducteur » de ces données récentes des phases de mes cultures, mais simplement de quelques réflexions afin de tenter d’alimenter ce dialogue si fécond qui s’est instauré entre ma phi- losophie de vie et les sciences dans mon cerveau. J’insiste ici aussi sur- tout sur les raisons de mes espoirs qui correspondent aux conceptions que j’ai eu l’occasion d’exposer en diverses animations impulsives dans divers lieux. Enfin, il est hors de mon propos de faire la part de ce qui revient à autrui et à de grands prédécesseurs et à mes inspirateurs du pouvoir, de créer un horizon clair et net. J’ai pu longuement discuter avec divers hommes et femmes me concernant de cette question, ayant cet attrait pour une phénoménologie et une physiologie de l’action face à toutes ces personnes.
« En tant que j'ai un corps et que j’agis à travers lui dans le monde, l’espace et le temps ne sont pas pour moi une somme de points jux- taposés, pas d’avantage d’ailleurs une infinité de relations dont ma conscience opèrerait la synthèse et où elle impliquerait mon corps ; je ne suis pas dans l’espace et le temps ; je suis à l’espace et au temps, mon corps s'applique à eux et les embrasse. Mon corps a son monde ou comprend son monde sans avoir à passer par des “représenta- tions ”, sans se subordonner à une “fonction symbolique” où “‘objec- tivante”. »% (M. Merleau-Ponty)
La première fois que j’ai eu à expliquer mes origines, en tout ce dont il sera fait grand cas, la réaction habituelle est de me demander si je n’ai pas exagéré les importances de chaque moment souvenu. La formu- lation est, en effet, si simple que je serai tenté de prendre une feuille de papier et d’essayer quelques phrases en oubliant pour un instant le simple fait qu’il s’agisse de l’un des problèmes les plus sensibles de mon histoire personnelle. Parmi les nombreux éléments qui tombent très tôt dans le piège des souvenirs, il y a moi fasciné par autrui et les objets ou action accolées aux images représentatives du moment et les
45 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, (1945) Paris, Gallimard, 1976.
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histoires qui les entourent. Dans mon esprit d’indépendance, ayant plu- sieurs projets en cours, j’en suis très digne et surtout me donnent le pouvoir de méditer librement dans cet espace-temps des trois parties d’une journée que je répète ici : celui dans ma famille, celui à l’école, et surtout celui entre les deux quand mon corps et mes pensées, sont à moi, mon Moi intégralement... Ce qui ne m’empêche pas de découvrir que l’on peut être amusant, voire taquin, voire ambitieux. J’ai à relater un fait humoristique, en tout cas mon ami Michel et moi, nous l’avons fait dans cet esprit : devant des copains un peu trop exhibitionnistes de leur argent, nous les avons médusés : avec cet ami, nous avons négocié avec un chauffeur d’hôtel/palace qu’il nous amène à l’école et qu’il nous attende et en fin de journée qu’il nous ramène.
Cela nous a valu une “mise en valeur et d’être mis sur un piédestal”, effet non prévu... et que nous avons eu beaucoup de mal à “nous faire redescendre”. Pour cela, les professeurs ayant accepté l’humour, nous ont aidé à nous faire comprendre. Je ne vous parle pas non plus de cette forme de harcèlement, aux Arts App, quand nous étions sous le feu des questions (le jeudi matin, retour en classe) pour annoncer si nous avions eu un rapport sexuel masculin/féminin. Jamais pendant quatre années, nous n’avons pas précisé notre savoir et nos actions à ce sujet.
C’était de l’argent “content”. Et pas “comptant” !
Dès lors avec cet apprentissage de vie, pendant les trois mois de ‘ser- vice militaire” dont je vais arriver à me faire dispenser, réformer, grâce à ma décision de conscience, j’ai découvert le marchandage en ven- dant mes cigarettes (je ne fumais pas) à un prix exorbitant, car nous étions tous consignés et en supplément, j’assumais ce que ma mère et ma grand-mère Grelon m’ont appris : la couture. J’ai rectifié beaucoup de bas de pantalon en ôtant les revers contre de la monnaie sonnante et trébuchante. Le colonel de Coulommiers m'avait autorisé cette modifi- cation de l’uniforme à la suite d’un gag fantastique.
Dans cette caserne, dite “modèle”, il y avait d’installer une toute pre- mière cuisine de collectivité toute en inox donc “lavable”. Un vendredi soir, le dernier de mai 1961, à deux, nous avons “lavé” le lieu avec les deux lances à incendie. Bilan : coupure de courant presque immédiate et pour nous, trois jours de cachot et une tonne de charbon à passer de la cour à la cave par un soupirail ridicule. Mais quel bonheur ! Rappe- lez-vous le gag de l’atelier inondé aux Arts App. L’odeur de la matière charbon — des boulets — dans les narines, la poussière de cette matière et le toucher du manche de la pelle... Et après un temps de colère très
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bref — c’était notre première sortie, permission — finalement une joie émise avec cette coopération à deux, des gags entre la cour et le sous- sol... Une fin de semaine qui me laisse en joies avec tout de même des fatigues musculaires pour recommencer la semaine.
Avec ces trois mois et demi, de mai à mi-août, je profite en septembre 1961 d’une entrée presque trop rapide — une chance inouïe — au travail régulier et salarié : je suis embauché par un jeune architecte/décorateur, issu de la même école artistique, dans la commune de Montreuil-sous- Bois“. Je viens d’avoir dix-neuf ans, donc à l’époque pas encore ma- jeur. Se souvenir qu’à cette époque et jusqu’en 1974, la majorité était acquise le jour des 21 ans... à moins d’avoir obtenu l’émancipation pour avoir le droit de se marier officiellement.
J'apprends tout ce qui me manquait à l’issue de mes études en art : soit en dessin technique et chantier soit en vie avec des adultes référents mais encore l’inclusion de l’espace-temps nécessaire à toute entreprise dans ma façon de vivre. J’ai ce tempérament à vouloir faire... J’ai ce tempérament à me rendre utile... J’ai ce tempérament à aimer ce qui m'est donné à produire... J’ai ce tempérament à ne jamais compter mes heures... Finalement, ce tempérament inné que je garde en moi pour toujours.
Dans ces années 1960/1964, le coup de foudre et le mariage et très vite un enfant... Cela s’appelle une rupture avec la vie d’avant. Puis le premier concours notifié supérieur (BTS) suivi de l’entrée dans une grande entreprise nationale. Je ne peux pas simplifier mon épopée évo- lutive à des quotités de cet espace-temps. « Nous ne pouvons pas nous réduire dans le temps semblable à un nombre sans qu'il n'y reste une fraction bizarre. »% cette fraction dans une bulle, que je ressens à chaque moment d’un nouveau départ, fruit de la rupture, élément flou dans ma synesthésie. D’un tout, en cette cohérence présente dans mes
46 10 Octobre 1961, Mr Jacques Manreza, décorateur spécialisé en réorgani- sation des pharmacies et quelques chantiers en architecture, résidence secon- daire. Il m’a soutenu et m’a formé tranquillement... Dévouement d’un jeune patron qui d’emblée m’a embauché sous le seul prétexte que nous étions issus de la même formation, celle des Arts Appliqués à l’industrie.75003 Paris. Je serai son seul employé/collaborateur comme il aimait spécifier. Se souvenir qu’à cette époque et jusqu’en 1974, la majorité était acquise le jour des 21 ans... à moins d’avoir obtenu l’émancipation pour avoir le droit de se marier officiellement.
47 Friedrich Nietzsche, Seconde considération inactuelle, Paris, Flammarion, coll. “GF” 1988, p.76.
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univers #, je saurais discourir sur ce qui est ou ce qui a existé ou qui existe encore. Aucune d’elles alors ne pourront différencier le ‘‘que je sois” et le ‘‘que je suis” : l’individu — Moi — et la destinée — dessein — seraient les concepts les plus factuels et aléatoires. Toutefois, cela me conduit à particulariser “être” et ‘‘exister”” : si le premier exemple n’a pas de détermination — étant ce par quoi des propositions peuvent m'être énoncées — le second reste un concept caractérisant l’humain comme tel.
Ainsi, mes investigations vont consister en une observation réflexive de cet humain que je peux être et de mes rapports, exprimés par de nom- breuses prépositions, à éprouver en présence des autres : autour, dans, pour, avec, entre, devant. La caractérisation initiale de l’humain — que je suis — ne peut être que l’égo. Considérons donc qu’elle se configure en une appartenance — à une communauté familiale et extérieurs à la famille — sous une forme identitaire directement liée à des temporalités déterminantes alors que celles-ci sont pressenties indéterminées. Les communautés sont des liens, liens avec les autres et les mondes qui nous environnent que, finalement, nous ressentons qu’aux moments de ces évolutions de mutations et de désunions dont les plus fréquentes étant les désunions familiales souvent initiées par des méchancetés inavouées corroborant des jalousies cachées.
Des sensibilités perdues alors que nous sommes arrachés de ceux et celles qui furent nos partenaires familiaux ou sociaux inscrits en chacun de nous, symbolisés en nous. Pour moi, l’humain, exister c’est partici- per à tout un fondement de connivences magistrales partagé en com- mun. Ces paramètres incontournables dans lesquels s’inscrivent la tem- pérance et mon émulation contre l’insuffisance me font faire ce constat fondamental, qu’à un lieu et en un temps donné, il s’agit avec mes res- sources qui sont dites uniques, de décider de les affecter en arbitrant les résultats souhaités entre des usages consécutifs.
Ainsi, mon existence prend une expression phénoménale dans les diverses figures de mes cultures, spécialement dans les univers créés ou recréés issus des traditions et des coutumes dont je ne souhaite pas les héritages*”. Cependant, Walid Souahi souligne ce fait incontournable
48 Mon univers synesthésique très précis dont font parties mes désirs, mes rêves, mes envies, les images d’une vie à venir sans vraiment de détermination sinon celle de dessiner et de créer quelque chose. J’ai été initié par l’essayiste Vincent Mignerot.
49 Parallèlement à un courant idéaliste, où est stipulé que « Je » est premier — sur
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que : « Dans ce monde et de ce monde, l'individu émerge et se distingue. Selon l’étymologie, exister (existere), c'est sortir d’un lieu, s'extraire de quelque chose. Ainsi y a-t-il acte violent dans ce processus de devenir soi. Si, donc, c'est bien à partir de quelque chose qui n'est pas soi que se constitue un soi singulier, il se constitue en rapport à des fins et en vue d’une unicité. »* (Walid Souahi)
La première fois que j’ai voulu exister et expliquer mes dernières inclinaisons dont il aura pu être fait un si grand cas, la réaction habi- tuelle est de me demander s’il n’y a pas eu exagération de l’importance. La formulation en est si simple que j’ai pu être tenté de prendre une feuille de papier et d’essayer quelques idées en oubliant pour un instant le simple fait qu’il s’agisse de l’un des problèmes les plus diaboliques de toute vie — celle des autres comprises — problème de notre venue sur terre. Inutile de recommencer ce qui a été raconté. Plutôt : abandonnons pour revenir loin en arrière et je plonge dans les philosophies — pas encore psychologies — fascinantes des sumériens puis des maîtres grecs et ainsi de suite jusqu’à nos jours. Pour moi, avec les prospections et les décryptages sur les cultures méditerranéennes, la sagesse antique se confond avec la philosophie grecque.
C’est avec elle que j’ai appris quelles difficultés méritent de rete- nir d’abord l’attention de l’esprit attaché à saisir, derrière l’apparence mouvante et l’apparence changeante des choses. En lisant cela, vous comprenez la recherche esthétique industrielles des choses tout en y mêlant l’esprit d’une architecture qui ne soit pas de la décoration inutile et gratuite. Le genre qui en compose ma sincérité, c’est de lui encore que je tienne les premiers préceptes de mes aptitudes que ma réflexion a pu retenir, c’est enfin dans sa nature que mon expérience habituelle plonge ses plus vigoureuses racines.
Comment ces rapports se sont-ils ordonnés dans ma démarche à sa- voir m’implanter avec d’autres vies que la mienne, à vivre mes intui- tions personnelles, à vivre mes envies même si celles-ci n’étaient pas au début très précises ? Au fur et à mesure de mes actions, comment rompre avec le passé immédiat, avec le milieu qui demeure et qui va changer ? Ce qui est engrammé dans mes esprits et mes pensées vers ce qui sera une continuité s’infiltre continument et perdure ou fait perdurer des moments de mon être. C’est alors que mon âme vibre en phase avec
le mode de la raison ou de la cognition — il faut se remémorer que toute constitution d’un être est inhérente à un (son) monde et que ce monde est prépondérant à chacun.
50 Walid Souahi, L'’Existence. Url: [www.academia.edu].
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des sonorités accompagnées d’images qui viennent de mes tripes. Si l’âme sensible est touchée dans son essence primaire, je découvre une autre dimension selon laquelle mes connaissances pourront se classer à un degré d’abstraction et d’intégration. Mes conceptions de création résonnent ainsi avec cette connaissance d’un fort degré d’image qui pour moi équivaut à une représentation, c’est-à-dire qui peut contenir un ensemble complexe ou complexifié mais qui pourra être décrit par ce qu’elles posséderont d’essentiel.
Je perçois dans cette transparence globuleuse, ma synesthésie, tout ce qui a été vécu au paravent et ce qui va pouvoir se transmettre aux pro- chaines vacations dans un entrain volontairement actif ou même dans ces emplois nouveaux issus de l’improbabilité.
1964 en août, c’est alors une apparition d’un effet monumental
Devenir père est cette expérimentation inexprimable alors que je viens tout juste d’arriver à l’âge adulte majeur, débutant dans ma vie active. et l’arrivée de notre fils nous remplit d’un bonheur sans nom en même temps qu’un défi. Aucune difficulté ni entrave — morale, psycholo- gique, matérielle — n’a été produite nous préparant à ce rôle de parent. Notre rôle “vedette” est cette naissance partagée, patiemment bercée au cœur d’une douceur, émergence d’un nouvel univers. Il est certain que je (nous) tâtonne, m’émerveille, faisant de notre (mon) mieux, nous sommes animés des attachements les plus denses et les plus grands. Les lumières s’observent, étrange sensation, les périphéries se précisent, et très lentement l’incompréhensible intention des contours de l’être : zéro différence entre la substance matérielle et l’humain arrivé, naissance d’une vie organique, aucune limite, aucun espace juste un absolu. Gé- rance et administration de la nouveauté humaine. Le premier devoir : acheter une essoreuse pour les couches lavées ! Le journalier et l’ordi- naire sont tout le temps à repenser !
Maintenant que je suis parent, attirance et jeux, attraits et dérivés, tout se conjugue à la perspective de repartir chaque jour sur le terrain de mes conflits, terrain couvert du pouvoir de création. Je fais tout pour y retourner, m'y concentrer, parce que c’est ma fonction. Dans cette esquisse biographique de mon personnage dit principal, c’est ma per- sonne styliste industriel de profession et artiste au fond des yeux par vocation. À l’époque de ces années à l’expansion internationale des activités de recherche, n’existaient pas vraiment les documents et les revues scientifiques systématiquement distribués. Les découvertes se font dans la solitude sur les planches à dessin et conjointement sur les
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bureaux des ingénieurs ou presque mais entre grands esprits. Une fois posé ce cadre passionnant, le récit personnel traite spécifiquement de la constitution du passage de l’anonymat à une forme de reconnaissance et en ces temps ce ne sera qu’un début grâce à un hasard de chemin et d’emploi du temps. Il faut parler des identités de chacun.
Cette forme de soi-même est une idée abstraite située dans les nimbes culturelles, des contrôles des esprits. J’aime opposé ce que je viens d'émettre par l’idée que toute identité, dont la mienne se construisant, est réellement une concrétisation par mes adhésions journalières dans la façon de présenter mon corps — je l’ai dit et je le redis — dans les ma- nières de m’habiller et d’habiter, de boire et de manger, de vivre et enfin d’espérer mourir dans le calme ou dans la turbulence mais pas en long moment. L'identité que je désire aurait-elle aussi une fonction sacrée de la musique ou la séduction du cheval dans une entente agricole ? Dans ce patrimoine culturel, à mon inverse, chacun peut s’y reconnaître, mais quiconque sait l’ajuster à son original projet de vie. Cependant, tous ces éléments de mon identité vont engendrer un espace logique de forces dynamiques garantissant la fermentation créatrice que je possède depuis toujours.
Les désordres sociaux et les insécurités de mes vies vont pénétrer le refuge dans ces identités tout en sachant que celle-ci ne peut se conce- voir comme une claustration. Je la considère utile par son ouverture sur la rue, son animation, ses dangers et ses incertitudes. Cette ouverture implique de m’adapter aux événements, de m’ajuster aux choix des pos- sibles en m’adaptant à la redéfinition de toutes mes priorités. Une image arrive : en fait, c’est mon adaptation à l’acceptation de tous les encom- brements intellectuels contrariants mais aussi ceux de la foule et de tous les risques de la rue, des transports en commun qui me “‘régalent”. Voir et être vu avec les autres.
Ma seule certitude impliquera que j'aurai à vivre et à faire vivre avec le dessin artistique très vite complémenté par le dessin technique dans ces milieux professionnels choisis avec bonheur, tout le temps. C’est alors, dans l’emploi trouvé, que le hasard se manifeste. Comment trouver et admettre, faire admettre l’improbabilité d’une rencontre jour- nalière dans un ascenseur ? Cette rencontre avec un très important per- sonnage de l’industrie ayant créé et amené le confort journalier de la ménagère depuis la guerre de 14 jusqu’à la fin de ce dernier quart du XXème siècle. Une question subsidiaire qui s’apparente à ces faits de confort : comment peut-on avec les nouvelles idées préconçues de notre époque — je veux parler de cette écologie dictatoriale — faire abstraction
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de toutes les commodités soutenues qui ont amené aux bienfaits une population vieillissante dans un certain agrément confortable. ‘! Cette rencontre matinale, presque tous les jours et non voulue, était entre Monsieur Arthur Martin lui-même et moi-même pendant le temps très court temps dans l’ascenseur allant du sous-sol au onzième étage. lui au douzième. Je ne parlais pas laissant ce réel et vrai ‘Grand Patron” s’exprimer. Plusieurs jours, semaines, il se peut des mois ont passé pour que les patronymes soient énoncés. Ce Monsieur se rendait en ses bureaux au 12°" étage et pour moi (et pas mal d’autres) notre bureau d’étude situé au 11°" étage. Cinq années d’un bonheur à créer des ap- pareils électroménagers selon nos concepts personnels. Et un matin, je suis convoqué à l’étage du dessus au motif d’une conversation pour une question de sociologie — dont j’ignorais jusqu’à la dénomination — parce que la direction s’était aperçue de mon langage et que mes textes expli- catifs sont toujours en un très bon français écrit et parlé.
Le motif portait sur ma présence, en tant que représentant la mé- tallurgie lourde des biens nommés ‘électroménagers et industrie de conforts ménagers”, à la création de la première convention collective rédigée. Recherchez les noms de tous les représentants syndicaux de l’époque (employés, ouvriers, cadres, cades supérieurs, patrons) Bien évidemment, des réunions comportant des projets énoncés mais très fer- mement discutés s’effectuaient après les travaux de chacun dans leur journée et se terminait souvent par l’apparition d’un secrétaire d’état au travail, futur président. Pendant cette période, il nous était appris que les vraies inventions se faisaient entre 20 et 25 ans.
Ce qui fut mon cas avec la plaque de cuisson en vitrocéramique, le robinet quart de tour pour la “grande cuisine” des chefs... 30 années entre mon dessin et la sortie commerciale chez plusieurs marques. Com- ment apprécier de nos jours, l’avis négatif de ce personnage concernant la cuisine au micro-onde ?... Refus net de commencer la recherche es- thétique. Nous étions des stylistes industriels et pas encore répertoriés avec ce titre américain de ‘‘designer”’. Et le développement parti ail- leurs dans une société qui, à l’époque, n’est même pas concernée par l’électroménager.
51 Bernard Troude, Cinq immersions momentanées dans la rue, Paris, Edi- livre, 2017. Je le sais et finalement pas pour tous en totalité... Mais, même les plus démunis ne vieillissent pas et ne le sont pas comme pouvaient l’être nos anciens. Ce n’est pas une raison pour admettre la continuation de cet état de maque. Un récent sondage (2023) dévoile que la très grande précarité aura été divisée par deux en 30 ans.
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C’est ce même personnage reconnu pour ses idées de communauté humaine et d’une sensibilité extrême toujours en déficit vers son sauveur, Monsieur Bernard Faure. Il était le chauffeur du char que commandait Monsieur Arthur Martin, le premier ayant sauvé l’autre quand le char a sauté sur une mine. Avec Mr Faure j’ai redessiné la marque commer- ciale et examiné bien son apparence, le “A” dépasse les autres lettres comme la tête du chauffeur de char sur la plage avant, Faure. — voir l'implantation voulue usine-milieux sociaux à Revin — qui me remettra les pieds à l’étrier afin de ne pas rester sur un BTS et devenir l’ingé- nieur. La société nous — nous sommes quatre — prévoit des horaires très libres pour accéder à des études au CNAM Paris et une rencontre inou- bliable d’un génie pour ma thèse en architecture : Mr Jean Prouvé. Puis partant de cette réussite, je suis promu vers des études encore un peu plus supérieures et techniques, changeant d’entreprise de même gran- deur internationale, j’entre dans les milieux industriels des traitements horlogers et traitements de calculs de temps, convention du travail en usine (fantastiques milieux sociaux, je suis promu pour confirmer mon ingéniorat comme directeur de chaîne de Juin 1971 / Décembre 1972. Je viens d’avoir 30 ans : tous les jours à 6h30 être avant les 80 femmes et quelques hommes à la fabrication journalière sur 24H à la chaîne de 4000 tableaux de bord d’une voiture emblématique : la Simca 1000...).
Idem, pour des rencontres au plus haut niveau — des réunions avec des grands patrons du secteur automobile dont les “gens” de Renault, et un maître Mr Lagardère qui aura pris un de mes dessins pour en faire quelque chose suite à un désagréable adjectif émis par quelqu’un de concurrent, concurrent de Renault qui m’invectiva sur le sujet : « Mon- sieur vous êtes un con ! » Aucun automobiliste français ne roulera dans un engin pareil : engin ayant donné naissance par ailleurs à la Renault “Espace” sans que je ne sois jamais nommé — qui vont promouvoir mon statut de créateur technique sur et dans des secteurs dont je ne pouvais pas avoir de connaissance sans y être confrontées tous les jours.
J’ai à vous parler de ma surprise émotionnelle en arrivant dans les locaux de la section Arts Plastiques de la Sorbonne dans le 15°" à Pa- ris quand je me suis retrouvé dans les pièces de l’usine Citroën où se trouvaient les bureaux d’études de créations où j’ai passé 3 mois à la fin de ma scolarité aux Arts App.et 3 mois pour confirmer mon BTS de styliste industriel. Ce local où j’ai soutenu ma thèse de doctorat, 55 an- nées après : 1963/2008. Comment reconstruire mon corps et mon visage profond face à de tels propos ? Recréer ma représentation corporelle, c’est précisément me réinventer, me défaire d’une apparence plaquée à mes équilibres intimes, sur mes conventions habituelles, réévaluer mes
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proximités subies quoique parfois volontairement recherchées dans le goût d’un certain risque. Comment apprécier ces ruptures successives sans avoir à réfléchir sur des continuités ?
J’ai par cela même repousser des limites, écarter des entraves — sou- vent non estimées — réussies à sortir de moi-même tout en me construi- sant dans les périodes journalières — famille, amis, travail et collabo- rateurs, espace libre de mon temps — à me désapproprier tout en me façonnant un moi-même sans être trop différent de la personne connue. C’est ainsi ma vision d’évolution d’une vie plus étendue, plus haute en espace avec autrui et surtout plus libre. Ma tête se reconstruit sou- vent sur cette idée qu’au gré des aléas heureux ou malheureux, avec ma conscience éveillée, cela s’imprime sur mon corps entier par les expressions, les rapports avec mes conduites vers celles de mes proches, les attitudes de mes familiers, comme si je dois hériter intégralement de leurs silences dont leurs inquiétudes ou encore leurs appréhensions.
Dans ces volumes créés, tout de blanc extérieurement, une marche prospère et en constante ouverture à autrui, une structure en béton et verre alimente les questions aux alentours jusqu’en mairie et les inter- rogations de nos amis et voisins”. Faisant suite à des années de res- tructuration intellectuelle puis des certitudes par concours gagnés, mes journées se passent en un bureau d’architecte à Melun jusqu’au moment où ces messieurs n’ont plus besoin de mes travaux. Peu importe, le titre d’architecte m’est dévolu grâce à ces quatre mois pénibles. La joie est arrivée avec une révolution déterminante chez nous. Dans ce pavillon hors normes courantes dans cette banlieue choisie, la naissance de notre fille (Décembre 1972) nous comble au plus haut de nos désirs et fait converger des amitiés. Nous allons tous ensemble offrir des mutations, des changements d’habitude et des renouvellements d’actions privilé- giées, surtout en ce qui va concerner la vie familiale et la vie des com- munautés autour de nous, de moi... pratiquement le seul à vivre éloigné, souvent à l’international. Cet espace-temps est par ailleurs totalement inconnu des personnes de nos entourages qui ne s’en aperçoivent de rien, sauf quelques très proches familiaux.
52 Ce cadeau du ciel me sera reproché pendant mes difficultés professionnelles puis nos difficultés judiciaires par une offense téléphonée : « laisse tomber ta merde en béton », termes issus d’une conversation avec un membre familial en début 1995. à remarquer les différents lieux habités, je me suis conforté en me disant que je n’avais pas su transmettre et surtout, je n’avais su éviter le fait que plaire ce serait faire comme tout le monde, habiter une certaine laideur… La solution de rêve vient d’arriver en 2023 : la construction du pavillon jumeau identique en tous points y compris le modelage du terrain.
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Ayant par hasard dessiné une paire de lunettes, je suis co-utilisé entre la société qui m’a aidé dans une évolution industrielle à Levallois-Perret et une autre plus commerciale pour des lunettes de vue et solaire, rue Beaubourg à Paris, époques très attractives de la construction du Centre d’art futur centre Pompidou (le plus beau bâtiment public de Paris et sa région). Le souvenir de ces moments sont très hétéroclites chez nos amis. Cette arrivée dans ce quartier de banlieue choisie aura été com- plétée par les expériences d’un voisinage d’une douceur incomparable. Malgré des éléments de société très différents, les plus proches auront été nos voisins, Mr Barré mécanicien chez Citroën à Juvisy sur orge et sa femme assistante maternelle à Paris. Cet ami, sans le dire, très prolixe en conseils de jardinage et d’obtention de résultats en fleurs et légumes s’installe comme une personne aux contacts d’une simplicité incroya- blement sereine, toujours dans le “rendre service” et le “donner” en temps et en heures. D’autres couples deviendront des amis et au décès de l’une d’elle tout deviendra encore plus serré. Mais, à mon désastre très personnel, ce fut l’abandon, le dos tourné et circulation sur le trot- toir d’en face. Aucun regret, donc.
« Vous pouvez toujours, toujours donner quelque chose, même si c’est seulement la gentillesse. »* (Anne Frank)
Il est certain que pour toutes ses évolutions, l’essentiel m’arrive dans un désengagement radical d’une aventure et produisant une condition nécessaire pour me faire changer de cap. Il m’est important de faire advenir un vrai “Moi” dans ces moments, me débarrasser de ce qui paraît être le “faux Moi” me présentant sûrement produit de l’extérieur et imposé, très normalement, avec une quantité importante de rigidités professionnelles, et religieuses, s’en suivent donc les comportements familiaux dans un concept de savoir-vivre parmi ces milieux sociaux côtoyés depuis plus de trente ans. En changeant d’espace professionnel par la force des choses, car l’architecte de Melun ayant confirmé mon ingéniorat en architecture et après une ‘‘charrette pour un ensemble im- mobilier sur une plage à Carnac”, ce monsieur m’a tout simplement viré, le mot est faible en prétextant mes agissements : en fait mes essais architecturaux ne lui convenaient pas.
De cette situation contraignante, j’ai intégré cette société internatio- nalement connue en recommençant par le bas de l’échelle et m’adap- tant à la demande précise de créer de l’horlogerie et des objets hors
53 Anne Franck, Le Journal d'Anne Franck, (1944), Paris, Le Livre de poche, 2017. Url : [citations.ouest-france.fr].
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bijou-joaillerie mais dans le même secteur de qualité. Un service dé- pendant de la plus reconnue pour la représentation du luxe dans la vie courante d’un certain milieu social se développait violemment. Le très gros défaut, je l’ai perçu immédiatement sera ce qui aura été de la part d’un membre pas du tout “éclairé” de la direction générale pour des raisons de profits financiers immédiats, de transporter le “Luxe” sur le trottoir. La même intention a été pour ce commerce déjà cité des produits de bouche : de la place de la Madeleine à Paris dans tous les hypermarchés... Hélas !
Passons sur 10 années très captivantes et productives dont la fin s’est avérée infernale et très dommageable. Ces derniers temps ont eu pour conséquences des moments affreux de choix de vie, souvent options variées et involontaires psychologiquement. Par ailleurs pleines d’évo- lutions sociales imprévues, mes instincts m’ont poussé vers les intellec- tualités plus énoncées et affirmées. Toute cette période pleine de plaisirs et de rebondissements sera traitée avec plus de détails dans des textes qui vont suivre dès que mon corps, mes esprits et mes émotions seront aptes à s’ouvrir aux nouvelles incidences.
« Plus seul qu’un as de cœur au milieu d’une carte à jouer. »* (Jules Renard)
Je suis seul dans mes contraintes acceptées par ma famille très proche sauf certains émigrés qui me reprocheront souvent mes descentes aux enfers, surtout financières. Un avantage est la mort ou ce qu’elle excite, m'incite en étant dans de tels états de faiblesses en tout. Seulement, la mort n’est rien pour moi et ne me touche en rien en ces instants puisque mes esprits vont me révéler leurs natures mortelles. Quand mes mondes autour de moi frappent par ces chocs effroyables, intérieurement je tremble d’épouvante sous les hautes rives de ce qui m’accompagne ini- tialement et je ne sais aux quels des deux camps va incomber cet empire des êtres humains autour de ma personne, sur cette terre mouvante de même quand corps et âme dont je détiens l’unité seraient séparés.
Comme l’air fouetté par les vents, mon nom — et mon prénom — s’élance, glisse dans les grands remous d’avions — que je déserte — des chutes physiques et psychologiques — qui me compressent — des chan- gements de rythme ou de vitesse — qui ressemblent aux tempêtes de l’argent-roi et aux ouragans boursiers — Paris rue St Honoré, Milan place du Duomo, Sainte Geneviève des Bois notre maison et domicile,
54 Jules Renard, Journal, 1893/1898/1910, (1910) Paris, Babel, 2004.
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Londres, Monaco, New York et Boston, puis au travers des cours de justice — ces rassemblements de folies ou d’hystéries légales — mes ef- fondrements, les hausses et le jeu de bascule avec la société, celui de mes monnaies mensuelles face aux monnaies du monde. Je suis seul.
Derrière moi, dans ce halo de lumières faibles, partout, j’ai un der- nier sourire chaque fois supplémentaire de ma femme, puis de sa ma- man. Non pas rien qu’un sourire, une aide absolue, un peu penchée sur la pente avec quelque chose de tendre, de volant, de léger... ma migraine s’estompe. Non, même si le temps d’une mélancolie s’allonge, un instant les regards suivent l’ombre de moi-même et je me demande pourquoi cela m'est si pénible ? Ce sentiment si acide, cependant pas trop désagréable, se présente et s’absorbe avec une vivacité de mouve- ment qui fait onduler mon esprit avec et vers les possibilités acquises.
La météorologie de mes vies change
De ce qui me semble vide mais tranquille, vers le soir quand la société se range, le froid des natures qui vraiment circule trop près de moi se colle à mes yeux tout en gagnant mes esprits. Les questions dans la nuit sont des résultats d’une journée de vie. Je ne peux souscrire que les hasards ne soient pas des causes inconstantes mais qu’ils me dispensent des ressources à l’origine de mes réactions physiques et émotionnelles. Mon retour à la vie courante fut un hasard énorme pendant un passage devant nos boîtes aux lettres. Un ensemble d’actions expliqué par ail- leurs favorise ce retour à des perspectives totalement imprévues et sur- tout d’un niveau totalement ignoré, le supérieur en tout.
Pour être très clair dès mon retour en ces études très supérieures, plusieurs personnes seront mes mentors et mes aides caractéristiques — administration et professeurs et présidents d’entreprise — de nouvelles fréquentations. J’ai tout appris de ces personnes de plusieurs universités, de plusieurs régions internationales. Je leur dois mes nouvelles amours dans les recherches et de mon nouveau métier. Redécouvrir comment avec ce nouveau parcours redevenir un chef passionné dans mes avant- gardes d’artiste. Passé directeur exécutif de mes sociétés, certes avec un chemin audacieux quelquefois incongru, enfant de Paris et de sa région limitrophe, j’ai repris mes chemins personnels dans des différences re- marquables. Passionné des produits de la modernité et adepte d’une inat- tendue nouvelle pensée en sociologie contemporaine et sociologie de la santé, mon pari, accompagné d’une grande partie de tout mon ancien souvenir, se concentre sur cette transformation de voie d’étude et de réa- lisation, innovations assurées.
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Formé aux côtés de vrais grands chefs comme Arthur Martin, Bernard Faure, Jean-Luc Lagardère, Jean Blazy, Jean Prouvé, Robert Hocq, amou- reuses des Arts, du Grand Art, toutes ces personnes aimaient concevoir et dresser leurs plans d’action comme de véritables œuvres dans lesquelles ils m’ont confié des moments de stabilité ainsi que leur prédilection pour la transparence et le reflet des envies de fournir un travail responsable.
De cette période, une continuation de mes recherches par niveaux universitaires augmentés chaque moment, une rencontre essentielle va se produire : comment un français de quarante ans peut-il être accrédité par un être, monument suisse de l’horlogerie et des services sociaux qui est son aîné de plus de vingt ans ? Les réponses seront dans mes études et les contacts obligés transformant ces dits environnements sociaux en amitiés à La Chaux de fonds. Je peux affirmer qu’à cette époque précise, aucun produit n’avait atteint le niveau technique et le niveau de luxe des matériaux offert par les études réalisées d’une ligne de pendules et pendulettes. Finalement, j’ai été vilipendé pour une grave atteinte à une marque en place, titulaire se disant “propriétaire” de ces produits, sans partage possible. Dans toute entreprise — milieu social et milieu professionnel, milieu personnel — mes consciences et mes compréhen- sions transposent possédant les arrangements ‘‘naturellement”” en une disposition cyclique : existe alors une naissance, un développement particulier ou mutuel, atteinte d’un stade d’utilité maximale pour ms environnements professionnels avant que ne soit faite la banalisation, et enfin comme pour tous les produits réels ou même virtuels il y aura péremption et suppression.
La sauvegarde d’une propriété mdustrielle, aidé en cela par le cou- sin, celui très proche de nous, comme le brevet de flocage et surtout le collage à l’eau sur du polypropylène n’échappe pas à ces phases cyclées, même si cela est dans un espace-temps plutôt très long, en ajoutant les études pour la passivation d’un métal s’oxydant. Aucune idée des risques à venir mais réalisations de mes rêves techniques. Et, il existe des exercices nombreux afin de stimuler ma mémoire et la pré- server plus longtemps st un sujet pour mon mental. Penser à ce cousin me fait penser aux années scoutes dont ce cousin est un de mes chefs. Et surtout, me vient la devise : “oujours prêt ”’et je le suis. Je m’exerce très souvent malgré les âges à mettre mon pouce sur mon auriculaire main droite les trois doigts levés. Aïnsi réfléchir aux autres — famille ou amis/amies, professionnels et patrons — agit largement sur cet appel à la mémoire remettant en place le calendrier de l’action. Accompagner ces actions amicales avec des actions de possible savoir — technique pour la grande généralité. Avoir cette bonne initiative dans le souvenir exact, je
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resserre tous les liens tissés avec autrui toujours dans ces trois sections d’une journée : chez moi, au travail, et entre les deux. En effet, ne pas oublier un rendez-vous, se rappeler à contacter un(e) ami(e) pour lui souhaiter un heureux évènement, me souvenir du renseignement qu’une personne a désiré requérir et lui apporter la réponse, tout cela a favorisé tous les rapports amicaux et sociaux devenus amicaux. Ces variations dans le hasard des vies de Charles-Marie sont ses piments de chaque journée, piments plus ou moins invasif, fort et digeste ou finalement indigeste au bout de peu de temps. J’en reviens à cette faculté de mes regards sur la personne en face.
Toute cette variation évolutive de mes savoirs — je fais là une trans- position de sciences depuis le médical en génétiques. De cette science, j'ai volontairement fait une dérive qui m'intéresse et je pense peut inté- resser : transformer et changer les mots afin de revenir au sujet. Un mé- canisme évolutif : la dérive (génétique) sociale. Un second mécanisme évolutif : la sélection naturelle pour les communautés. La sélection na- turelle est la variation non aléatoire de la fréquence des contacts (al- lèles) dans une population en fonction des caractéristiques de l’environ- nement. Dans un environnement donné, un contact avec autrui (allèle) conférant un caractère avantageux pour la vie des individus contribue à les maintenir en vie, notamment jusqu’à leur âge de reproduction, de manifestations sociales et du vieillissement corporel et intellectuel — m’'amènera vers des sociétés civiles gouvernant le Monde. J’apprendrai, resterai à ma place et communiquerai et ferai aboutir les projets — d’un luxe incroyable et souvent très inattendus — de toutes ces personnes, jusqu’à côtoyer des gouvernants en poste dont ce voyage au Japon avec une “première ministre”. Être l’intermédiaire entre leur vie intérieure et les faire arriver à leurs réalités souhaitées et souvent inconnues, voilà une existence pleine de promesses et de réalités pour ma vie et les miens en privé mais aussi les différents collaborateurs.
Maintenant, comment pourrai-je couper les canaux neurologiques de toutes ces présences mémorielles ? Comment oublier un Monarque ma- ghrébin avec qui les moments d’échanges sereins portent sur les philoso- phies arabes, Averroës entre autres, tout autant qu’européennes françaises et allemandes et américaines plus un projet de transport en commun. Ce personnage respecté m’expose son rêve absolu et me permet de m’expri- mer en quelques dessins personnels son idée incroyable lui faisant relier une ville nord-européenne et les deux sites du sud saharien est et ouest par le TGV ; à l’époque nous ne parlions que du TGV français avec ce Monarque entièrement acquis à la francophonie. Rêve évidemment aban- donné au décès de la personne. Sept questions se posent aussitôt :
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De quelle manière, mon cerveau peut-il passer à autre chose ? De quelle manière faire en sorte de devoir sortir tous ces liens devenus naturels ? De quelle manière, je peux m’extraire de ces présences“ dans mes habitudes alors que chez moi des indices existent pour la présence de l’autre comme cette ‘‘tasse à café” offerte par un roi d’Arabie saou- dite. De quelle manière, mon corps va changer de posture en fonction des sujets ? De quelle manière, me tenir droit et dans des habits corres- pondant au lieu et au moment ? De quelle manière, faire comprendre à mon être de changer de vie rompre avec une certaine façon d’interpréter et de regarder ? De quelle manière, mon corps et mes esprits vont chan- ger de formes ?
Et indirectement, je suis dans l’œil d’un cyclone : toutes ces per- sonnes sont tellement heureuses de parler et de rédiger en langue fran- çaise que je n’apprends pas la langue arabe que j’entends. D’autres mo- ments passés comme celui à l’opéra de Boston en 1976 et me retrouver à la table d’un génie, chef d’orchestre, cela surprend et c’est difficile à faire admettre. Sauf, qu’au détour d’une émission de télévision et d’un reportage, la table en question ayant été filmé, je peux m'y faire voir 40 années après. Enfin, de quelle manière suis-je obligé à m’adapter en une région avec laquelle j’ai des allergies intellectuelles et médicinales, la Suisse ? Tous ces temps de rencontres ont évolué et surtout ont disparu de mes quotidiens du jour au lendemain par la connivence de personnes entre-elles, étant moi-même l’acteur principal des sujets de trahison. J’ai appris d’une manière tout à fait fortuite au cours de nouvelles ami- tiés (je passe sur tous les détails) que la gêne que je procurais à une personne très connue à l’international — car étant le seul à connaître sa vraie histoire personnelle — que cette dernière avait émis un ordre au travers d’un dossier accusateur de truandage et forme d’enrichissements personnels me faisant écarter de toutes possibilités d’évolution au plus haut niveau dans la société.
55 Quand je parle de présences, il s’agit de ces Maîtres incontestés de ce Monde qu’ils soient Monarques, Gouvernants, Chefs d’entreprises, Chefs reli- gieux et d’autres Chefs de famille ex-régnantes, vedettes internationales chan- son et cinéma, Maîtres à penser. Etc... Mais encore des rencontres réalisées dans les transports et sur la route : voyager dans les mêmes directions aux mêmes heures et moments, obligatoirement avec un pouvoir de communica- tion, des rencontres ont lieu et se maintiennent : trains, avion, route, métro et tous transports en commun et en complément les lieux de résidence dont les hôtels. Bien sûr, ce ne seront pas les mêmes personnes et les mêmes sociétés si vous êtes dans un palace, en “‘first class” et y côtoyer un monument du cinéma hollywoodien, ou voyageant dans l’énorme jet privé d’un prince ou dans le métro parisien.
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Même en ayant été ‘“éjecté” de ladite société. Mes étonnantes am- bitions réalisées avec mes sociétés ont fait qu’il a fallu un ordre écrit venant d’Italie pour me faire “tomber” au plus bas d’une manière ne souffrant aucune contradiction tellement tout paraissait vrai et véritable dans les descriptions. Certains de mes amis et d’autres de ma famille, des malades mentaux, y ont tellement cru qu’ils ont disparu de nos en- vironnements mais par ailleurs nous le font savoir dans des mesquine- ries financières. La situation est aggravée par l’acharnement judiciaire d’une malade mentale familiale. Plus rien ne se passe, plus rien n’est à la hauteur des choses passées. Plus rien n’est justifiable et plus rien ne fait perdurer et ne possède un accès fascinant. II me reste les preuves par les photographies et mes dessins couleur ou noir et blanc. De quelle manière, je dois et peux rester droit dans mon corps et l’esprit, tous les deux en guerre ?
Après des TS, un psychiatre me tend une perche et confirme une rup- ture entre passé récent et un devenir probable. Cela passe par une forme de sport répétitif, équitation et surtout course à pied : phénoménologie psychiatrique afin de couper court à toutes les questions autres que phy- siques et qui vont se transformer en semi-marathons réguliers avec des personnes qui m’étaient totalement inconnues. Tout devient corporel et cet arrachement quasi insupportable devient une expérience concrète de transformation.
De mon désarroi, une nouvelle option survient : me tenir correcte- ment avec des prisonniers nouvellement internés et ayant un problème de consentement avec les horaires de l’établissement. Ce sont quatre personnes vues à 6h du matin ayant vécu avec des emplois du temps décalés travaillant de nuit et qui, du jour au lendemain, doivent se plier à un horaire de tout le monde. L'établissement carcéral ne peut pas sup- porter les différences. Donc, les discussions, très profitables aux uns et à moi-même, sont menées en psychologie afin de faire admettre le pou- voir de l’administration tout en préservant les neurologies de chacun.
Avec trois de ces “patients” j'étais libre, avec le quatrième, restant assis sur ma chaise contre le mur, je ne lui ai jamais tourné le dos. En cette occurrence, la rupture avec mes vies est consommée et devient une expérience psychologique, physique, contrariante. Il me vient cette dé- finition de Merleau-Ponty : je suis dans “la chair du Monde” et surtout mon corps et mon cerveau reçoivent des signes : signes qui ne sont pas une liste achevée lisibles, mais plutôt ces exhortations nébuleuses, inat- tendues et imprévues comme une concentration visuelle que nous per- cevons lors des écrits livresques, des actes et des sujets/objets. En tout
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cas, ce qu’il me semble être reçu d’elles. Je vis cette période comme un étouffement me paralysant. Je ne sais d’où proviennent les ennuis causant des drames réguliers qui nous plongent (toute ma famille) dans les enfers dont la perte de notre habitation — cette ‘merde en béton” — en 1995 et le déménagement en 2005/2006.après quelques éléments de tortures mentales.
À quelques amis et amies, nous essayons de communiquer sur la gravité d’une situation créé par autrui. En premier ressort et pour tous ou à peu près tous, la faute m’incombe entièrement — je suis “patron” nouvellement riche — et expression dite avant toute écoute des éléments qui auraient pu être interprétés simplement. J’enfonce un clou dans le vide. Dans les jeux de scénarios entre juges et moi-même, s’entend l’incompréhension de départ et la situation fausse des accusations ; il est impossible de me sortir du guêpier bien cerné créé et fomenté par “on-ne-sait-qui” et quelle que soit la porte d’une issue honorable, je suis atteint moralement et physiquement. A la date d’aujourd’hui en 2023/2024, je sais, nous savons qui est et sera pendant longtemps l’or- ganisateur de cette débâcle. Un jour viendra une forme de reconnais- sance. De toutes façons, connu il faut me taire : trop dangereux de faire connaître. Ce n’est pas du cinéma !
Je suis flasque et terne, épaules tombantes yeux dans le vague, ma prise de poids est flagrante constituant la partie visible d’une destruc- tion corporelle et mentale : présentation nulle juste propre aucun attrait physique pour quiconque en face. Persister à créer, à dessiner, à vou- loir émettre, à vouloir transmettre, à vouloir me sortir des habitus d’un quotidien pourri et sans aucun intérêt, me fait me lever chaque jour un peu plus tard dans la matinée. Sinon que l’action journalière très difficile et compliquée demeure celle de rester en vie, coute que coute. Le rêve n’existe plus. La communauté qui nous est familière a pris ses propres quartiers en dehors d’une aide nécessaire non faite et surtout ne participant pas à une visible évolution de justice. Sauf notre fille et sa grand-mère et la directrice de l’ANPE à Évry et par délégation, Sainte Geneviève des bois. Me (nous) reste-il des amis ?
Une espérance est certaine : quand il y a forme d’incompréhension en presque tout, c’est à moi de devoir me modifier en tout, sauf que cela m'est irréalisable dans l’instant ! Passer par mon corps quand le verbe ne fait plus sens, voilà une solution naissante pour remédier à tous ces maux infligés sans que je puisse en obtenir une compréhension logique. Psychiatrie nécessaire en vue... et surtout pas de ce psychologue se fourvoyant dans ses propres pensées dès le premier rendez-vous. Tous
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ces maux, que parfois ni médicaments pourtant excessifs ni psychothé- rapie en cours, ne diminuent pas avec en leur réalité une augmentation de la dégradation de mes univers synesthésiques quand le train (RER ou Métro parisien) entrant en gare me fait des lueurs et des appels en mes esprits. Je conduis de moins en moins une voiture, alors qu’il y a peu je prenais des leçons de conduite sportive sur le circuit d’un certain Jean- Pierre Beltoise à Trappes“.
Me viennent à l’esprit les recours de plus en plus fréquents vers des formes brutales de fin de vie en des techniques corporelles susceptibles d’ouvrir ces nouvelles voies de finitude. Aurai-je pensé qu’il me faut en finir pour mon corps atteint alors que l’esprit continue à se débattre dans les horreurs subies et celles annoncées. La question de la nécessi- té apparaît avec cette connexion causale du sujet/objet qui me taraude continuellement. Ai-je été comme il est prétendu, si nul tant en gou- vernance de sociétés qu’en tant qu’homme avec des employés plutôt collaborateurs ? Il me faut déjà solliciter l’unicité de ce corps qui m’ap- partient visuellement afin d’interpréter ensuite comment vont pouvoir s’expliciter mes ensembles en leur structure biologique et leur structure psychologique. Si la pratique de mon corps comme entité scientifique et manifeste, bien évidemment comme « corps humain », m’apparaît uni- voque et première, cela ne doit pas être uniquement engendré comme un “objet d’une matérialité”.
En tant que tel avec mon corps pensé et vu, je m'inscris dans l’occur- rence d’un devenir et d’un naître à, toutefois je fais savoir qu’il est aussi cette chose que je suis et qui compose l’étincelle de ma subjectivité d’où se dévoile tous mes diagrammes en représentation quel que soit le ou les sujets. Aucune démonstration n’a été concluante face au déni émis face à moi surtout qu’est apparu l’injustice des jurisprudences sur la base des circonstances déjà produites en regard du premier procès dont tout était faux et manœuvré et monté par complicité de mes adversaires. En fait, il n’y en avait qu’un seul qui gouvernait tout public et justice. Toutes les références en justice sont des approximations déroutantes et convenues comme situations obligées et certifiantes.
56 Jean-Pierre Beltoise, Sa victoire à Reims, en 1965, année où aucun pilote français n’évoluait en F1, a marqué le point de départ du renouveau tricolore, de ces «trente glorieuses » débouchant sur les quatre titres mondiaux d’un cer- tain Alain Prost. Chef de bande, chroniqueur engagé, figure de proue de Matra, apôtre de la sécurité, pionnier de l’aventure Rondeau, promoteur de la Produc- tion, il fut tout cela, et bien plus encore. Entamée assez tardivement, sa carrière en F1 aurait pu être plus prolifique avec un peu de réussite. Il ne compte certes qu’une victoire, mais quelle victoire ! Url : [www.autohebdo.fr].
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Pendant cette période, mes tourments se font plus cachés et je suis aidé médicalement et psychologiquement par un entourage très affec- tueux. Cette rupture, d’une vie joyeuse à l’autre inconnue, nous dé- montre quels sont nos vrais amis et amies y compris en famille. Sé- rieusement, des nouvelles connaissances font leur apparition. Puis, une nouvelle rupture se forme en percevant et lisant une publicité de possibilité d’inscription. Je me vois propulser à reprendre des études, visant un doctorat en un établissement reconnu dans le monde entier : la Sorbonne, section Arts Plastiques puis école doctorale Sciences de l’art et matériologies, époque des renversements entre technicité et intellec- tualités : 1998/2008. Nouvelles sciences et la façon de les exprimer et nouvelles connaissances amicales multinationales pour lesquelles j’ai été aidé et j’ai été très conseillé et dirigé jusqu’à ma soutenance par le professeur émérite Michel Sicard®?.
« Bernard, si tu veux démontrer, il faut que tu saches faire. » (Jean Prouvé)
J’ai en tête un foisonnement d’interrogations dont celle, prioritaire, de la poursuite d’une existence qui me plaise. J’en arrive à la confrontation idéelle qui m’a été servie. Cela peut paraître comme un bilan que j’uti- lise afin d’éviter de me reconstruire un futur déplaisant. Au cours de ma thérapie, j’analyse que la somme de mes non-actions sont opprimantes, plus mes avenirs deviennent difficiles à se prévoir et plus mes choix vont s’atténuant ; alors qu’il me faut vivre maintenant, tout de suite chaque lever du jour. Mon corps et mes esprits s’en défendent alors que mon entourage familial me fait perpétuer mes idéaux. Urgence radi- cale. Poursuivre l’aventure ici présentée amène l’observation d’un com- mencement précisant la naissance d’une flagrante inspiration évidente, comme celle des écritures qui ont fait naître les “Ekryptures synthes”” et de m’en nourrir encore : genèse d’une possibilité d’être créatif et fournir des solutions précises par de réelles explications. Simple, non ? Ima- ginons par exemple quelques mots techniques énoncés par téléphone. Dans ce simple exemple, on voit que quelque chose de l’ordre de l’am- bition à transmettre, de son expression formelle, de l’intuition pour un partage, passe par les médiations techniques. Dans la transmission nu- mérique contemporaine, les mots techniques sont convertis et réduits en 0 et en 1, en signaux, pour parcourir les “câbles” — réalités techniques
57 Michel Sicard. Url : [sicard-moslehi.com].
58 Jean Prouvé, professeur au CNAM Paris, mon directeur de thèse en ar- chitecture industrielle et esthétique industrielle (mot contemporain : design) 1965/1972.
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ou les ‘chemins neuronaux ”” — et les ondes entre un sujet et un autre. Dans cette transmission numérique actuelle, existe toutes les intrusions afin que le problème soit bien posé par contre, d’autres fonctions de- viennent nécessaires aux fins de résultats concrets. Décidément, mes vies dépendent de ces possibilités d’interventions de beaucoup de sec- teurs à priori et au début dans des accords impossibles ou simplement incohérents.
C’est finalement ce passage, ce frottement, de l’idée — et sa mobi- lité — dans les conduits neuronaux, ajouté aux formats et aux codes, qui fait l’objet de mes recherches mémorielles pour continuer à vivre pleinement tous azimuts. Cet exercice mémoriel peut se comprendre en ce que j’ai à rendre compte d’une information pluridisciplinaire s’arti- culant autour de mes études et des transmissions de savoir-faire dont la pratique artistique, l’esthétique industrielle, la philosophie (phénomé- nologie) et conscience, technologie (dans le sens d’un discours sur la technique) et mes pratiques techniques (technicité précise en bien des domaines) enfin en ayant abordé les éléments dits médicaux de l’éthique médicale, ceux des neurosciences et des interférences multiples de l’in- telligence artificielle. Cinq années de cours reçus de manière assidue avec ces soirées des mardis à l’Université de médecine (Pais Vème) appelées “Soirée d’Hippocrate”.
Loin de me considérer comme une espèce unique et/ou susceptible d’être unique, et dans ce contraire plutôt un élément d’espèce désirant les adaptations aux environnements sociaux et en précisant mes pré- férences, je me concentre sur les interactions des communautés entre les êtres connus et les inconnus. Le commentaire le plus désagréable en arrivant et assistant à un cours général d’art, ce fut celui de la part d’une femme professeur : « Je ne peux pas comprendre les personnes qui arrivent en retraite pour se mettre au dessin et à la création ». Ayant repéré que j'étais le plus âgé, je me suis levé et lui tournant le dos, j'ai exposé à mes nouveaux amis mes intentions en précisant que mes métiers ont toujours été ceux de la création par le dessin, et je me suis assis. Dès cette élévation au niveau doctoral confirmé en ce 28 octobre 2008, fête familiale et entre amis de toujours et de maintenant, il me faut concevoir d’autres pistes que la création. C’est alors qu’intervient l’écriture explicative et comme pour les prisonniers, une forme de “‘coa- ching doctoral” souhaitée par le directeur de recherches.
Je comprends et estime les situations en m’imposant un crédit intel- lectuel ignoré qu’il me faut y mettre du mien (beaucoup) et du nôtre (ma famille très proche), puisqu'il y a des constantes dans ces exposés, dis-
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cours nouveaux : ma philosophie, l’idée d’une vision très personnelle, dont une parole qui se veut opérante, d’une opération métaphysique de la chair, d’un échange où le visible et l’invisible sont rigoureusement simultanés. Des recommandations arrivent sur la façon de s’exprimer précisément sur un sujet. En recherches fondamentales, l’impression que les mécanismes de suffocation, de léthargie ou d’effroi ne sont pas irréversibles. Si ma communauté me lit bien, ces signes, donc, ne se- raient pas de si mauvaise prémonition et s’apparentent à un virage com- plet de la situation. En sorte que les signes, loin d’être une traversée des apparences, deviennent pour l’être d’aujourd’hui une traversée de mes œuvres même, dans de grandes interrogations : à quelles techniques faut-il que je me contraigne pour une expression artistique neuve ? Comme tout le monde et personne en particulier, quand on aime ce que l’on fait, le bien est semé quotidiennement. La B.A. ?
Il se sait et je me réfère à cela, en premier pour les natures englo- bant plantes et insectes que les unes et les autres imposant leur propre évolution à chacune, qu’une théorie acceptée repose sur le fait que tout humain — ressemblant aux insectes phytophages — possède une coévolu- tion entre les communautés exerçant des pressions de sélection sur leurs environnements sociaux (intellectuels ou techniques, cérébraux et spi- rituels, etc.) Je peux affirmer alors qu’en moi, un certain mécanisme de défense entraîne en retour l’émergence instinctive permettant de contrer ou d’accepter, d’intégrer ou de rejeter.
Du plus profond en moi, de plus essentiels en moi, je m’agace, encore maintenant, quand cela touche à d’autres dimensions neuro- logiques comme les démences ou les maladies mentales ignorées de la personne, rendant, avec certaines des situations rocambolesques de juges et avocats ignorant et infernaux dans leur suspicion dirigée, où tout est plus difficile plus direct et heurté, moins compréhensible dans la conséquence recherchée... une compréhension immédiate venant et apportant de la chance au côtoiement... si en un voyage intérieur, se profile la chance d’avoir ce quelqu’un assurant tout le temps comme ce fut le cas avec des vrais amis sur une durée très courte dans ma vie, nos vies. Des plaisirs d’être là et s’abreuver à l’essentiel de tous les jours, jouir de nouvelles connaissances apparues physiques et spirituelles tant en voisinages qu’en communautés professorales.
Le temps est devenu liberté, devenu force et vérité alors que sans prévenir voilà une explosion de mes sens, mon souffle coupé ; cette dif- férence ajustée qui me fait capter toutes les émotions de l’univers, mes émotions artistiques qui se font grâce à celles décuplées issues de mes
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intimités personnelles ou celles de collectivités mêlant rage et bravoure, apport enivrant de mes approches artistiques incongrues. Revenons sur cette coévolution, cette ivresse distinctive d’émotions qui me permet ainsi qu’à des communautés l’expression par l’œuvre d’art d’exceller en des émotions, d’en susciter et d’en créer, incidences des rapports aux autres. Les mémoires, mes mémoires très “pointues”, remettent au goût du jour des instants très intimes, très intérieurs et cachés donc très privés. L’indécence voudrait que je les nomme que je m’en félicite de les avoir connues et de les avoir pratiquées, les avoir consommées. Partenaires épisodiques, partenaires pour toujours, ma partenaire très privée avec qui je suis seul et heureux.
Combien j’ai aimé, combien je suis comblé, combien avec l’harmo- nie de nos souvenirs réunis, combien il faut être digne, d’ici et mainte- nant en l’instant s’abreuver à l’essentiel. La chance d’avoir été un centre d'intérêt et soutenir un centre d’intérêt... Serai-je ‘“‘surdoué”” en com- prenant tout sur le champ y compris les mélanges de genre ? Serai-je ‘‘surcompétent” en comprenant tout en un rien de ce temps exposé ? Combien est ma fortune de ce pouvoir de réunion et d’entraînement à une communion intérieure, à une coalition des énergies dans cet exer- cice de coévolution... Combien est ma fortune idéale de pouvoir assurer en me donnant tout entièrement dont être quelqu’un du présent, être ici et là dans les générations sans frontière.
Puisse l’harmonie des souvenirs, les miens et ceux des autres ajoutés, qui nous rassemblent, et, lors de nos dernières partitions, nous ayons la sérénité. Au fur et à mesure de mon avancée en âge, au point de me faire ‘“éjecter”, car à quarante-cinq ans nous devenons inaptes, j’ai presque le seul choix de revenir à ce que je pensais pour mes activités en sortant de cette école d’art : un choix d’actions que les gens dans leur adversité momentanément présente ne me connaissaient pas. Ma conscience me paraît être sur un qui-vive à chaque instant et cela n’empêche pas de stimuler par des pensées des souvenirs précis. Très souvent, mes émo- tions me poussent à avoir des réactions physiques en chaîne avec une augmentation sensible de ma pression sanguine, une apparence directe de ma sudation et mes excrétions — qui se voit à peine — ou encore les formes d’irritation rougeoyante soit de colère ou de honte ou soit de frein à mes actions instantanées, innées.
De plus, en réaction avec mes émotions, la modification de mes comportements — et mes physiques — se perçoit de plus en plus avec mon âge qui s’avance. Dans mes prises de considération et mes prises de contrôle des espaces de travail, je comprends le lien étroit entre mes
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émotions, mes pensées et mes styles de contenances : je deviens cet hu- main prenant la responsabilité de mes intuitions dans la façon dont cela peut fonctionner pour et envers les autres. Cette prise d’expérience co- gnitive est directement liée à mes intelligences émotionnelles dont nous sommes tous pourvus à des degrés divers et que je considère comme étant un vrai moteur actif.
Celles-ci peuvent aider à m’améliorer en mes capacités de gérance de mes réactions particulières — disons le privées — et vont m’aider à répondre à autrui en des dispositions efficaces. Une de mes portes de sortie mentale reste ce que j’ai cultivé depuis très longtemps : c’est cette forme d’humour barbare et très noir ou d’humour potache qui me pas- sionne comme ce que j'ai maintes fois expliqué dans mes textes sur l'humour et la politique. Je ne raconte pas la totalité de l’action souvent dans une forme d’indécence. En face, dans leurs têtes et leurs regards, je lis l’impossibilité qu’un “vieux” comme moi puisse agir ou faire de cette façon. Surtout que sur place — eh oui ! je veux connaître les réactions immédiates — je reste figé sans réaction apparente. Quant au trouble éprouvé subit par une attaque physique dommageable — pre- mier avril 1977, et là ce n’est pas une mauvaise blague — à l’agitation passagère causée par un sentiment vif de crainte et de condamnation démesurée par un autrui dément, ils sont quatre ou cinq, dont la teneur principale de l’être mental vue sur les visages est une jalousie morbide. Mes étonnements sont perceptibles et à l’inverse quant aux pouvoirs que j’exerce sur la stupidité crasse, il s’agit d’une jubilation qui me met en une allégresse émise par un exaltation dirigée, etc.
Pour ma part, mon parler invite à compatir avec l’émotion de quelqu'un, quelques-uns en la réussite de leurs aspects fondamentaux dont la réelle générosité de cœur que nos parents nous ont prodigué mal- gré tous leurs déboires. Encore une fois : savoir donner. Ces réactions affectives et transitoires d’assez grande intensité, habituellement provo- quée par une stimulation venue de l’environnement interviennent dans la recherche de compromis, d’un consentement ou de cette acceptation de collaboration sans faille. Il y a des exceptions à la règle qui me fait aimer cette phrase du violoniste juif Yehudi Menuhin proférée à propos des camps de concentration nazis : « La réconciliation est différente du pardon ».
En favorisant dans mes esprits, l’apparition de nouvelles lignées d'activités et productivités, telles des plantes et des insectes volant à
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regarder ou des déchets de toutes compositions dont ceux des humains” et des animaux à photographier, ms émotions artistiques vont vers cette promotion d’une diversité que j'apprécie actuellement : « Se redéfinit précisément le terme comme un changement évolutif d'un trait chez une espèce en réponse à un trait chez une deuxième espèce, suivie d’une adaptation évolutive de cette deuxième espèce. S'’est alors affirmé que la persistance d’une espèce dans un environnement variable (comme le système hôte-parasite) n'est possible que par un effort adaptatif permanent. Des souhaits de participation à des parutions collectives surviennent sans prévenir et j accepte. Les premiers textes pour une Université de médecine à Chicago. Puis New-York et les sciences de fin de vie. Ensuite Catane avec l’insularité. »
Dans ce système, il n’y a pas un protagoniste de mieux en mieux adapté à un autre, mais « bien coadaptation qui pousse à se modifier réciproquement pour rester, sur le plan adaptatif, à la même place. » Ce texte emprunté est véritablement une Bible pour moi’. Et à ces mo- ments, sont apparues des connaissances (nouveaux amis, amies) dont ma présence à des réunions au CEAQ à Paris et autres rendez-vous — déjà cités — comme les soirées Hippocrate ou les cours à l’université rue des Saints Pères de physiologie du cerveau, découvertes des étendues de connaissances et transmissions des possibles, passer des concours et surtout réussir dans les catégories médicales, éthiques médicales et sociologiques, incluant les neurosciences avec l’étranger (USA).
Inclure en 2012 dans mes capacités, la volonté de faire un colloque,